Non à l'économétrie de camouflage

Version Le Cercle Les Echos

« Mesurer pour comprendre »

Le livre Crise financière / Pourquoi les gouvernements ne font rien comporte, entre parenthèses, une précision souvent omise : « … un ratio de 80 % du revenu disponible brut (53 % du PIB) »[1]. Le PIB étant de loin la base 100 la plus utilisée à l’échelle macroéconomique, cette précision vaut indépendamment de la grandeur mesurée.

Rendons-nous sur le site web de l’Insee. Notons que la devise de cet établissement public a de quoi laisser songeur : « Mesurer pour comprendre ». L’économétrie repose forcément sur des catégorisations tirées d’une théorisation. Comprendre les lignes de force s’impose d’abord afin de mesurer en vérité et en conséquence mieux informer. Mais cette probité est contrebattue par ce qui sera relevé à la fin du présent article.

Le RDB, le PIB, leur rapport

Le « revenu disponible brut », RDB, lit-on sur le site de l’Insee, « est à la disposition des ménages pour consommer et épargner. Il comprend l'ensemble des revenus d'activité, des revenus du patrimoine et les prestations sociales, auxquels sont soustraits les impôts directs et les cotisations sociales. »[2] Quant au PIB, produit intérieur brut, la même source indique qu’il est « le principal agrégat mesurant l'activité économique. Il correspond à la somme des valeurs ajoutées nouvellement créées par les unités productrices résidentes une année donnée, évaluées au prix du marché. »[3]

Quand 80 % de RDB est égal à 53 % de PIB, le rapport entre le PIB et le RDB est de 80 / 53 = 1,51. Arrondissons à 1,5. En ce cas, un point de PIB fait la même valeur absolue qu’un point et demi de RDB ; un point de RDB la même valeur absolue que les deux tiers d’un point de PIB (1 / 1,5).

Les bases 100 les plus élevées, le RTP

Dans les proportions qui viennent d’être indiquées, un déficit des finances publiques de 3 % du PIB est de 4,5 % du RDB (3 x 1,5). Une somme des impôts et autres cotisations obligatoires de 40 % du PIB est de 60 % du RDB (40 x 1,5). D’où, à des fins de manipulation de l’opinion et d’autocensure, l’usage privilégié du PIB. Les bases 100 les plus élevées sont celles qui se prêtent le mieux aux camouflages. Cela vaut non seulement pour le PIB mais aussi pour le RDB, voici pourquoi :

Le RDB est plus et moins que le vrai total des revenus du travail et de la propriété (des placements, du patrimoine) — appelons ci-après ce vrai revenu global du travail et de la propriété, RTP. Le RDB ne comporte pas que des revenus proprement dits, à savoir des contreparties en échange de la fourniture par les particuliers de travail et de placements ainsi que de la fourniture de placements par les associations privées non commerciales (caritatives, cultuelles, culturelles). Le RTP n’a pas d’autre composant que les contreparties rémunératrices qui viennent d’être dites. Le RTP n’est ni diminué par des débours quels qu’ils soient ni augmenté par des remboursements quels qu’ils soient. Le RTP est hors tout transfert public ou privé tant en entrée (subventions reçues, récurrentes ou exceptionnelles) qu’en sortie (subventions fournies, imposées ou bénévoles). Dans une société où l’usage de toute une palette de secours en arrive à être scolairement jugé plus sain quand aucun de ces secours n’est assimilé à un revenu, le RTP devient la base 100 privilégiée en économétrie nationale et régionale. C’est, au demeurant, le RTP et lui seul qui fait l’assiette de l’impôt sur les revenus.[4]

Le rapport entre RDB et RTP

Les impôts directs et les autres cotisations obligatoires sont soustraits du RDB et non du RTP. Les « prestations sociales », dont aucune ne fait partie du RTP, sont ajoutées aux « revenus d’activité » et aux « revenus du patrimoine » dans le calcul du RDB. Le RDB n’est donc égal au RTP que quand les prélèvements soustraits sont d’un montant total lui-même égal aux « revenus de transfert » ajoutés.

Cela se peut si en finances publiques le produit des impôts et des placements publics couvre la totalité des charges[5] publiques, amortissement financier de la dette publique compris (cet amortissement : intérêts et remboursements). Quand, en faisant de cette possibilité une astreinte calamiteuse tant qu’assez de croissance n’aura pas rendu son respect socialement supportable, un pays peut[6] se trouver dans une situation telle que RDB / RTP = 1,2 et PIB / RDB = 1,5. Alors, PIB / RTP = 1,5 x 1,2 = 1,8. Alors également, un déficit des finances publiques de 3 % du PIB est de 5,4 % du RTP (3 x 1,8 = 5.4) tandis qu’une somme des impôts et autres cotisations obligatoires de 40 % du PIB est de 72 % du RTP (40 x 1,8 = 72).

L’économétrie fatalement engagée

Comme le professeur Frédéric Teulon l’a fait dans son Vocabulaire économique[7], il est tout à fait de bon aloi d’enseigner que l’économétrie est une « application des méthodes mathématiques et statistiques à l’étude des phénomènes économiques ». Toutefois ajouter sans plus « Les économètres construisent des modèles qui permettent de rendre compte du fonctionnement d’une économie et de tester des hypothèses » pèche par omission.

Pour ce qui est de tester des hypothèses, oui bien sûr quoique certaines hypothèses seulement. Mais aussi, fort évidemment : au moyen des catégorisations et des relations théorisées en amont de la programmation informatique du modèle. Il n’y a pas de données tirées de l’observation de la réalité économique hors d’un cadre théorique, si frustre ou sophistiqué que ce cadre soit, si partiaux ou impartiaux que ses attendus soient. Il n’y a pas d’économétrie non engagée. Il n’y pas d’économétrie pourvoyeuse de tableaux et de prédictions qui suffisent à certifier qu’elle est sur la voie la plus scientifique qui soit. Oui à l’économétrie car elle très manifestement indispensable[8]. Non à l’économétrie de camouflage, celle qui mesure et corrèle à tour de bras tout en se racontant volontiers l’histoire à dormir debout qu’elle le fait indépendamment d’une schématisation préétablie.[9]

DM, février 2014


[1] Emplacement 1741 en édition numérique lue sur Kindle.

[4] Les montants annuels de cette assiette, ce faisant les chiffrages successifs de l’agrégat que nous appelons ici RTP, font ils partie de la Banque de données macroéconomiques de l’Insee ? Il semble bien que non. Ce qui s’en approche le plus paraît être le Revenu imposable (lien vers sa définition). Mais : a) il ne tient pas uniquement compte des revenus proprement dits puisque les plus-values perçues en font partie, b) il n’est pas brut puisqu’il intègre des abattements fiscaux. Faut-il en conclure que Les comptes de la Nation, autrement dit la Comptabilité nationale, a été et reste élaborée sans s’aviser que le RTP est une réalité économique primordiale dont la répartition entre T, le travail, et P, les placements alias « le capital » n’a rien de subsidiaire ? Le moins que l’on puisse dire est qu’il y a des indices concordants en ce sens. L’origine théorique de cette anomalie ne fait aucun doute. Si vous avez dans votre bibliothèque les deux tomes du manuel de Raymond Barre, Économie politique (PUF), tirez le deuxième et consultez la table des matières. Au titre II de la troisième partie, La théorie générale du revenu global, il n’y a rien sur la répartition. Par acquit de conscience, voyez l’index alphabétique. Là l’entrée « Répartition » renvoie à la deuxième partie, Le revenu national : sa répartition. Sur l’histoire des idées économiques, on y apprend plein de choses à rapprocher, pour qui c’est le métier ou une prédilection, de ce que nos propositions premières de science économique exposent dans leur huitième chapitre, bien plus rapide à étudier, La répartition. Plus rapide et à la portée de qui n’a pas fait d’études supérieures en économie et possède la sagesse de constater que si l’économie pratiquée ne vas pas assez bien ce ne peut être qu’en conséquence de ratés intellectuels.

[5] Charges par distinction d’avec investissements. Le salaire d’un enseignant est une charge, la construction d’une école est un investissement. N’est, à proprement parler selon nous, un investissement économique que ce qui augmente un patrimoine de nature à pouvoir être vendu, que la propriété de ce patrimoine soit publique ou privée.

[6] Attention : c’est d’un possible dont il s’agit. N’ayant trouvé sur le site de l’Insee ni le concept de RTP (quelle que soit sa dénomination, bien entendu) ni de la quantification paraissant assez aisée à retraiter, le rapport 1,2 est une supposition. De même, n’est qu’une hypothèse pour illustration numérique le 40 % de PIB en prélèvements obligatoires (qui est en soi un amalgame contestable parce que les impôts n’ont pas la même fonction que des primes d’assurance et des abondements à un régime de retraite par répartition). Notons que si le RTP est supérieur au RDB, les taux d’épargne par rapport au RDB sont plus grands que par rapport au RTP.

[7] Première édition en 1991, collection Que sais-je ?

[8] Notamment sous la forme de comptabilités en partie double, mais pas seulement : qu'est-ce que le business reporting si ce n'est de l'économétrie limitée au périmètre d'un contrôle de gestion et d'un business plan ? Là aussi du camouflage va bon train, comme nous avons plus particulièrement entrepris de le faire apparaître dans le chapitre 11 de nos propositions premières de science économique.

[9] La Comptabilité nationale est née keynésienne et jusqu’à présent le reste beaucoup au moyen des formations à l’économie et à l’économétrie par d’abord la modélisation qu’elle constitue — d’abord avec d’autant plus de zèle que sa perpétuation s’en trouve mieux assurée.