Concurrence, concurrence, Paul Fabra

Les Echos n° 20188 du 06 Juin 2008 • page 15


Selon toute apparence, aux yeux de « The Economist », cela ne compte pour rien que le Japon soit parvenu à contenir le chômage et à préserver pour l'essentiel le pouvoir d'achat de sa population, et cela tout au long d'une dépression déflationniste qui aura duré une douzaine d'années et n'est pas encore complètement disparue. Pour rien non plus que ces résultats auront été obtenus avec des salaires versés et payés en totalité par des entreprises prenant au sérieux les responsabilités du secteur marchand : pas question, au pays du Soleil-Levant, de primes pour l'emploi et autres allégements de charges subrepticement reportées sur le contribuable. Leur point d'honneur _ un levier impondérable à retenir pour hisser hors du marécage une loi informe de modernisation économique ! _ est de supporter elles-mêmes les aléas de la conjoncture. Du point de vue de la gestion d'ensemble d'une société en crise, l'engagement des chefs d'entreprise permet un déploiement dans la clarté des énergies disponibles.

Eh bien, non ! Ce n'est pas sur cet aspect sociopolitique (et, comme tel, on suppose, dépassé !) des choses que s'attarde l'hebdomadaire de l'« economically correct ». Dans sa dernière livraison (celle de la semaine du 31 mai au 6 juin), au nom de la concurrence, il enjoint le Japon de mettre au goût du jour la gouvernance de ses entreprises.

Pour acclimater pour de bon l'économie de la concurrence tous azimuts au Japon, la bonne méthode, selon « The Economist », n'est pas de porter la réforme en priorité aux relations inter-organisations. Rien de sérieux ne sera fait si la compétition, sous toutes ses formes, n'est pas introduite d'abord au sein de la population. Et de désigner le champ d'expérimentation : le Japon doit laisser les jeunes salariés entrer en concurrence avec les anciens. La cible est bien choisie. Un peu beaucoup d'air frais ne ferait sans doute pas de mal à la société nippone dans ce domaine.

Notre propos n'est pas de nous pencher sur ce cas. Alors, pourquoi avoir commencé par rappeler le relatif mais impressionnant succès du Japon dans la gestion de la longue crise ? Parce que cette gestion réussie ne s'est pas faite au nom de la concurrence. Mais, n'en déplaise à notre confrère britannique, en est-elle moins significative pour cela ? Levons une ambiguïté : à l'intérieur du marché japonais, les entreprises ont continué à se faire concurrence, souvent sur le mode féroce. Ce n'est pas de cela dont il s'agit. La question posée et à laquelle aucune société développée ne peut échapper est la suivante : la concurrence doit-elle être considérée comme un principe universel d'organisation ?

Qu'est-ce finalement que la fameuse flexibilité du contrat de travail et de tout ce qui en dépend, le salaire au premier chef, sinon une formidable tentative visant à mettre directement en concurrence les demandeurs d'emploi face aux employeurs, ces derniers concourant par ailleurs entre eux pour attirer les meilleurs ? On dira qu'en dernière analyse il ne peut pas en être autrement. Certes, mais à une réserve près. La coutume, codifiée ou non par la loi, entre aussi en jeu. Le Code du travail à la française en est une illustration hypertrophiée. Cela ne retire rien à son importance, souvent décisive (et bénéfique). Face à la régulation par la concurrence, partout et toujours l'usage (une fois encore, entériné ou non par la loi) s'impose, lui aussi, comme une règle.

Un célèbre exemple historique, que certains lecteurs jugeront biaisé (il l'est), a le mérite de faire apparaître l'enjeu au premier coup d'oeil. Il concerne une des grandes tragédies du XIXe siècle. La misère des campagnes irlandaises et la grande famine qui vida littéralement le pays d'une bonne moitié de ses habitants. Comme il arrive toujours en pareil cas, les bonnes âmes imputaient ces malheurs au caractère des Irlandais, paresseux et insouciants quand la faute n'incombait pas in fine à l'influence de l'Eglise catholique (elle y était bien un peu pour quelque chose !). Infiniment perspicace, John Stuart Mill en attribue l'origine à la nature des baux consentis aux agriculteurs par les propriétaires terriens. Le montant de la « rente » (loyer) que les premiers versent aux seconds est, écrit-il, entièrement « déterminé non pas par la coutume mais par la concurrence ».

La surface cultivable est limitée, les familles sont nombreuses et, n'ayant aucun droit au renouvellement du bail, le chef de la famille n'a aucune incitation à travailler mieux et à réduire les naissances. Les propriétaires n'ont aucun mal à extorquer un loyer de plus en plus exorbitant. Ils n'ont qu'à laisser jouer à plein la compétition acharnée à laquelle se livrent entre eux les paysans, ces locataires précaires, en vue d'obtenir le droit révocable de cultiver un maigre lopin de terre. Examinant la situation pitoyable des métayers dans certaines régions de France (où, pour les mêmes raisons, ceux-ci rétrocèdent beaucoup plus que la moitié de la récolte au propriétaire), Frédéric Bastiat _ oui, Bastiat _, parle des ravages causés par une « concurrence excessive ». A cette situation, Stuart Mill, bravant les préjugés de ses compatriotes (les mêmes que ceux que nous leur connaissons aujourd'hui) oppose la prospérité des campagnes toscanes. Quand les paysans n'y sont pas propriétaires de leur petit champ, le loyer est fixé par la coutume. Aucun propriétaire n'oserait chercher à exiger davantage. Il se rendrait odieux dans le voisinage. Il serait déshonoré. Aucun paysan honnête n'accepterait de travailler pour lui.

Supposons qu'au Japon, pendant les longues années de vaches maigres, le marché du travail ait été ouvert à la compétition. Les patrons auraient sans vergogne dégraissé les effectifs. Les plus qualifiés des employés auraient retrouvé un emploi et un bon (voire un haut) salaire ; la masse aurait travaillé à temps réduit et au rabais... Parions qu'aucune société ne résistera jamais à la longue à de tels ferments de dislocation.

Il existe évidemment une contrepartie à la gestion coutumière délibérément pratiquée par les sages de Tokyo. Le taux de profit auquel aspirent les fonds japonais les plus dynamiques ne dépasse pas 8 %. La moitié seulement, constate désapprobateur notre confrère de Londres, de la norme adoptée par les firmes d'Amérique du Nord et d'Europe.

Voilà au moins les termes de l'alternative clairement définis.