Interview par l'Express de Paul Fabra

L’Express du 3 au 9 juin 1974, pages 60 à 63, interview conduite par Jean-Jacques Faust et Gérard Bonnot, 5 illustrations ci-après non reproduites.

Une interview de Paul Fabra, auteur de « L’Anticapitalisme »

« Nous sommes tous des hors-la-loi de l’économie »

Comment arrêter l’inflation ? Permettre aux pays pauvres d’accéder à un niveau de vie décent sans ruiner les nations industrielles ? Accélérer la production, satisfaire les consommateurs et préserver leur environnement naturel ? Encourager l’initiative privée et défendre les salariés contre les abus du pouvoir économique ? En quête de la quadrature du cercle, les experts qui se penchent aujourd’hui au chevet de l’économie mondiale font souvent penser aux médecins de Molière. Parce que tout se tient et parce que tous, révolutionnaires, marxistes ou libéraux, ils ont oublié les principes de base de la science économique, affirme Paul Fabra, responsable au « Monde » des questions économiques et monétaires internationales. À son tour, il vient de publier un livre. Non pas pour ajouter sa voix au concert, mais, au contraire, pour rompre avec les idées reçues. Ouvrage ardu de réflexion et de doctrine, « L’Anticapitalisme» met à nu les illusions et les contradictions de la vie économique contemporaine. Pour l’auteur, le monde « a joué à être riche ». Il croit que le salut est dans un retour à la raison classique.

J.-J. F. et G. B.

L’Express : Votre livre « L’Anticapitalisme » se veut une « réhabilitation de l’économie politique ». Est-ce que vous cherchez à répondre au « Capital » de Karl Marx, qui était sous-titré « Critique de l’économique politique » ?

Paul Fabra : Il y a un peu de cela. Mais, en réalité, mon « Anticapitalisme » à moi, c’est la société de consommation dans laquelle nous vivons. Une société qui met l’accent sur la consommation est une société qui gaspille. Autant dire qu’elle n’accumule pas de capital et qu’elle conduit, par conséquent, à la destruction du capitalisme.

Comment votre réhabilitation de l’économie politique s’insère-t-elle dans cette démonstration ?

Parce que je crois trouver dans l’économie politique les solutions aux problèmes qui se posent à nous. Le grand économiste anglais David Ricardo, pilier de l’école classique, tient dans mon livre – et dans ma pensée – une place prépondérante.

Vous croyez donc à l’influence de la théorie sur la pratique ?

Oui, absolument. Ainsi, pour notre société de consommation, il est certain que la pensée avait précédé la réalité. Économiquement, la société de consommation, qu’est-ce que c’est ? C’est une société qui met l’accent sur la demande, qui a la demande pour moteur. Or, le modèle en avait été tracé, dans le dernier quart du XIXe siècle, par les économistes autrichiens qui avaient formé l’École de Vienne, aussi bien que par le français Walras.

Donc, selon vous, nous avons assisté à une adaptation de la société à la théorie ?

Concrètement, la société de consommation est née aux Etats-Unis avec Henry Ford. Il avait compris que, pour vendre des automobiles, il fallait d’abord faire naître des acheteurs d’automobiles. Mais cette première expérience a été de brève durée. Elle s’est perdue corps et biens dans la grande crise de 1930.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que les gérants du système monétaire de l’époque ne s’étaient pas encore adaptés aux règles d’une société fondée sur la demande. Ils avaient gardé la rigueur des temps anciens.

Cette première société d’abondance devait pourtant inspirer assez de nostalgies pour que l’expérience soit reprise aussitôt après la guerre.

En effet, et, cette fois, la société de consommation trouva son penseur en la personne du Britannique Keynes. Il s’agissait de reconstruire la vie économique, de relancer l’activité industrielle. On sortait d’une période difficile, on voulait vivre dans le présent, tant pis pour le futur ! La vraie devise de Keynes a été cette phrase qu’il a effectivement prononcée : « À long terme, nous serons tous morts. »

En installant au centre de la vie économique le besoin, ou, plus exactement, le désir de consommation, on allait tout droit à l’inflation.

Keynes a connu son apothéose en Amérique sous les présidences de Kennedy et de Johnson, qui donnèrent une priorité absolue à la consommation. Les résultats sont là : nous avons connu une croissance inégalée, mais nous avons lâché les chiens de l’inflation. Cette société de consommation est une société à horizon économique rapproché. Non seulement elle détruit les ressources naturelles, mais elle se détruit elle-même.

Diriez-vous que l’économie officielle moderne s’est moquée de la conservation des ressources naturelles, comme le XIXe siècle s’était moqué de la peine des hommes ?

C’est évident, jusque dans la vie quotidienne. Je n’en donnerai qu’un exemple : on lave mieux et plus vite grâce à des lessives chimiques, mais on pollue l’eau. Voilà déjà un péché mortel, un péché contre la nature. Mais plus grave encore me paraît être le péché contre l’esprit. Car, enfin, ce monde qui met la consommation au pinacle a engendré une société dans laquelle, précisément, la qualité de la consommation est médiocre. On sacrifie le producteur au consommateur, je dirais : le cuisinier à celui qui mange le repas. Faute d’accorder au cuisinier la place qui lui est due, on a des repas quelconques.

Vous voulez dire que dans une économie fondée sur la demande, la concurrence s’exerce uniquement entre les demandeurs. Donc, les producteurs, étant sûrs de leurs débouchés, sont libres d’en faire à leur guise ?

Le cas limite de l’économie de demande est à mon sens la vente aux enchères. Voilà un producteur, ou bien encore un négociant, qui dispose d’un certain nombre d’objets. Il les met sur le marché, en annonçant son intention de les céder au plus offrant. C’est aux acheteurs de se débrouiller, de faire l’un sur l’autre de la surenchère. Le résultat est clair : si la concurrence s’exerce entre demandeurs, les producteurs ont une tendance naturelle au monopole.

Donc, vous condamnez les monopoles, privés ou publics, sans circonstances atténuantes ?

Certainement. Mais, pour définir un monopole en termes économiques, il faut y regarder à deux fois. Ainsi, en France, E.d.F. est dans une situation juridique de monopole, mais elle n’en a pas le comportement économique, puisque la loi l’oblige à ne pas refuser d’électricité. Le vrai monopole est celui qui peut restreindre l’offre à sa guise.

Qui restreint l’offre dans la société de consommation vise le plus souvent un objectif bien précis : faire monter les prix.

Nous voici au cœur de mon procès. Je dis que la hausse perpétuelle des prix est un phénomène inéluctable dans une société économique fondée sur la demande. Pourquoi ? D’abord, parce que la concurrence entre les producteurs est le seul moyen efficace de ramener les prix vers les coûts de production. J’en viens à mon second argument. Dans la société de consommation, comme nous le voyons tous les jours, les individus, les ménages sont incités par toutes sortes de pressions à dépenser tout ce qu’ils gagnent, et souvent plus qu’ils ne gagnent. C’est-à-dire que leur fonction d’épargne est abolie. Elle est en vérité confisquée par les entreprises, les grandes surtout, qui sont pour ainsi dire condamnées à faire des superprofits, pour engager les dépenses en capital indispensables au développement de leur activité. Ce qui explique qu’elles pratiquent systématiquement une politique de prix élevés.

Il n’empêche que, dans la société de consommation française, le taux d’épargne n’a jamais été aussi élevé.

Il faut s’entendre sur les mots. Les Français, aujourd’hui, n’épargnent pas ; ils mettent de côté de l’argent de côté, par précaution. L’épargne authentique, c’est du placement à long terme, du placement de confiance. Cette épargne-là, aujourd’hui, se fait par les banques. Voyez ce qui se passe : les particuliers font, dans les caisses d’épargne ou dans les banques, des dépôts à court terme. Ensuite, les établissements de crédit transforment ces dépôts en investissements à long terme. Mais cette pratique est une source supplémentaire d’inflation, puisque le dépôt reste en principe à la disposition du dépositaire. Le même argent est comptabilité deux fois, sert deux fois. Et comme il n’y a pas d’opération économique gratuite, qu’il faut toujours payer un prix, le prélèvement se fait par la dépréciation de la monnaie. Telle est la logique de l’inflation.

Nous sommes engagés sur un chemin qui conduit tout droit à condamner le système capitaliste.

Je ne suis pas du tout d’accord. Une fois encore, nous devons surveiller notre vocabulaire. Qu’est-ce que le capitalisme ? C’est un système qui produit du capital. Un système dont la caractéristique principale est le souci d’accumulation. Or, ce souci est plus actuel que jamais. Comment faire face à l’explosion démographique, comment satisfaire aux besoins de l’humanité, si nous ne développons pas notre capacité d’accumulation ? Sans doute est-il plus facile de poser les questions que d’apporter les réponses, et c’est pourquoi la science économique est aujourd’hui dans une impasse. Dans la pratique, le marxisme n’a fait que substituer un capitalisme d’État au capitalisme privé. Pour moi, le plus grand capitaliste du XXe siècle a, sans conteste, été Staline – dont les méthodes étaient d’ailleurs du XIXe siècle.

Ce danger de passéisme, ne le courez-vous pas vous-même, en remontant à Ricardo, qui est un homme du XVIIIe siècle ?

À mon sens, rien n’est plus moderne, au contraire, que la polémique entre Ricardo et Malthus. Polémique qui se situe à l’époque des guerres napoléoniennes. La grande question qui s’est posée à la science économique naissante était celle-ci : comment reconstruire le monde quand les canons se seront tus ? Malthus dit : « Il faut consommer. » Et il forge même cette formule qui fera la joie de Keynes : « Nous devons susciter une passion pour la consommation. » Ricardo répond à l’inverse : « Il faut produire et épargner. »

Le débat doctrinal est clair, mais pouvez-vous nous expliquer comment les deux théories s’opposent sur le terrain ?

Je prends un exemple qui m’a toujours beaucoup frappé : pendant la grande crise des années 30, comme vous le savez, les Brésiliens, qui ne trouvaient plus de débouchés pour leur café, étaient obligés de le brûler dans les chaudières des locomotives. Devant ce scandale économique, l’explication retenue par les marxistes, comme par l’école néo-libérale, est toute simple : il y avait surproduction de café. Eh bien, l’opinion de l’école classique, appuyée sur la pensée de Ricardo, est fondamentalement différente ! Elle affirme : il n’y avait pas surproduction de café. La preuve : en Europe, tout le monde ne buvait pas autant de café qu’il le désirait. Mais il y avait sous-production de produits, manufacturés ou non, à échanger contre du café. La devise de Ricardo est : les marchandises s’échangent contre d’autres marchandises – ou des services (voir la proposition 2.11).

Pour vous, Ricardo, qui est-ce ?

D’abord, un personnage. Son père était un Juif de Hollande, qui était venu s’établir à Londres, où il avait acquis une charge à la Bourse, au Stock Exchange. Adolescent, David Ricardo retourna à Amsterdam, où il suivit, semble-t-il, des cours de théologie. D’où, peut-être, son goût religieux pour la perfection, son application à définir des règles. Puis il retourna en Angleterre, et travailla à son tour au Stock Echange. Avec un succès considérable. C’est un des rares économistes qui aient fait fortune.

Mais quel a donc été ce que vous appelez le génie scientifique de Ricardo ?

À l’inverse des économistes néo-libéraux, qui fondent leur raisonnement sur le comportement – réel ou supposé – des agents économiques, Ricardo saisit le marché dans sa totalité avant de descendre au niveau de ses participants. Karl Marx, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé. Il a reconnu en David Ricardo le penseur principal de l’école classique. Avant Marx, Ricardo avait dit que toute valeur procédait du travail, alors que, plus tard, les néo-libéraux allaient faire une croix sur la peine des hommes pour fonder leur système sur le concept, plus psychologique qu’économique, de rareté.

Sans doute, mais le second principe de Ricardo est que l’échange suppose une relation d’égalité. Et là, Marx a formulé une bonne objection. Il dit à peu près : si l’employeur met dans sa poche le profit issu du travail, où est donc l’égalité ?

Il est bien vrai que, pour Marx, le contrat de travail, le contrat par lequel l’employeur achète la force du travail, fonde l’injustice. Mais je crois que Marx a commis ici une grave erreur de raisonnement. Ce qui est sur le marché, ce n’est ni le travail ni la force du travail, mais le produit du travail. Le contrat de travail n’est pas un échange, c’est une reconstitution du capital. Le rôle de l’économie politique est de veiller au développement des richesses, et non pas à la répartition des revenus. L’école classique, d’ailleurs, ne dit nulle part que le profit doit être réservé aux capitalistes.

Il reste que des millions d’hommes ont de plus en plus de mal à supporter ces injustices du capitalisme.

Je suis le premier à admettre que la loi économique est une loi très dure pour les hommes. Pour assurer la sécurité de l’ensemble, elle implique l’insécurité de tous les agents économiques. Et c’est une réaction humaine normale que de s’insurger contre l’insécurité.

En somme, vous concevez un socialisme qui ne s’opposerait pas radicalement au capitalisme, mais qui se bornerait à en corriger les excès.

Oui, je vois bien un socialisme qui, si je puis dire, s’inscrirait en creux dans le capitalisme. À un double titre : d’abord, comme une réaction des individus contre l’insécurité ; ensuite, comme un partage du profit net, c’est-à-dire de l’excédent de la production sur la consommation.

Tout cela suppose quand même que les biens, d’équipement ou de consommation, soient, comme le croyait Ricardo, reproductibles à volonté. La cohérence de l’école classique repose sur l’élimination de la rareté. Or nous voyons aujourd’hui que les ressources naturelles gaspillées par notre société de consommation menacent de s’épuiser. C’est de cette observation que partent la pensée du Club de Rome et la théorie de la croissance zéro

Ricardo n’avait pas exclu ces hypothèses, et il avait même envisagé l’épuisement des terres agricoles. Mais je dois dire que c’était pour lui une prévision logique, pas historique. Il croyait au génie des hommes. À leur capacité à trouver toujours des solutions aux problèmes.

Même si l’on repousse l’idée d’une catastrophe, on voit arriver le jour où les matières premières, les denrées, coûteront si cher que les industriels n’auront pas trop de tous leurs talents pour reconstituer le capital, sans parvenir à créer en plus un profit.

C’est à mon tour de vous reprocher d’être optimistes. Je crains, en vérité, que la consommation forcenée qui est notre règle n’ouvre bientôt la porte de la société économique occidentale à la régression. À tant exalter la demande, à tant décourager l’épargne, on finit par dépenser plus qu’on ne gagne. Les pays comme les hommes. Voyez ce qui arrive en Italie. L’inflation y a détruit la monnaie, et celle-ci est l’instrument indispensable à travers lequel s’opère l’égalité de l’échange.

Vous lancez donc un appel à la rigueur ?

À l’extrême rigueur. Je ne peux dire autre chose en affirmant qu’il faut réhabiliter l’économie politique.