Le nouveau sens de la « liquidité », Paul Fabra

Les Echos n° 20460 du 07 Juillet 2009 • page 13


La domination des grands établissements financiers sur l'ensemble des marchés et, partant, sur l'activité économique est non pas diminuée, mais renforcée par la crise. Et cela pour une première et péremptoire raison : les Etats ont considérablement augmenté leur endettement. Les grandes banques d'investissement ont certes besoin d'eux pour se refaire une santé (si tel est le mot à employer). Mais, réciproquement, les Trésors publics dépendent d'elles pour placer et gérer leurs emprunts.

Quand on parle des Etats, il convient d'y inclure les banques centrales, même si la règle est aujourd'hui, en Occident du moins, qu'elles soient considérées comme des entités « indépendantes ». L'important est ce que tout le monde peut observer. Pour le meilleur ou le pire, gouvernements et instituts d'émission jouent le même jeu. Ils vont au secours des entreprises, ils se substituent aux défaillances des marchés. Leur complicité, si l'on peut dire, est particulièrement évidente _ et totale _ en ce qui concerne leurs relations avec les banques. L'institut d'émission leur fournit des liquidités à des taux d'économie de guerre (voisins de 0). Cela leur permet de gagner beaucoup d'argent en souscrivant massivement aux émissions du Trésor. Ces souscriptions massives ont pour effet que le Trésor public peut lui aussi, quoique plus modérément, abaisser les taux auxquels il emprunte. Une sorte d'agencement presque parfait, à cela près qu'on est complètement sorti du cadre de l'économie libre de marché.

Pour une autre raison, non moins impérieuse et non moins destructrice de l'ordre libéral et concurrentiel, la sphère financière entièrement responsable de la crise, en sortira, si on en sort, plus puissante sinon plus solide. La seule façon d'empêcher la faillite de grandes banques d'investissement aura été de favoriser leur achat par un concurrent. L'impératif absolu de solvabilité a encore accéléré le mouvement de concentration. Les établissements financiers sont encore plus gros qu'avant. C'est eux, pour ne citer que cet exemple, qui ont perverti jusqu'à la notion de « liquidité ». Il y a encore une vingtaine d'années, il s'agissait d'une qualité attachée à un actif qu'on pouvait vendre sans perte sur le marché (un bon du Trésor à trois mois, un emprunt à courte échéance émis par une société dorée sur tranche, etc.). La conception moderne de la liquidité, telle que les grands établissements financiers l'ont galvaudée, relève non plus de l'actif mais du passif. On entend par liquidité un accès facile au crédit. Comme bien d'autres, cette nouvelle façon de voir les choses a fait naufrage. Ce à quoi on assiste, c'est à une formidable et scandaleuse mobilisation. Pouvoirs publics et banques centrales sont sommés, par des moyens artificiels (le taux voisin de 0), d'assurer, pour les établissements financiers en tout cas, la liquidité new-look.

Rien ne serait plus urgent, pourtant, pour les économies du monde de l'Atlantique Nord, que d'en revenir à un ordre de priorité inverse : les banques au service de l'économie productive. Espérons qu'il ne sera pas trop tard quand on se sera avisé de ceci : le problème des délocalisations d'activité, cause importante de sous-emploi, serait en bonne partie résolu sans appel à un protectionnisme intempestif pour peu que les établissements financiers cessent de dicter leur loi. Ce sont eux qui poussent les grandes entreprises à ne pas se contenter d'un profit confortable mais non exorbitant.

Cette prise de pouvoir, on l'a répété souvent dans ces colonnes, a été consécutive à l'abandon du système des taux de change fixes définis par rapport au dollar-or de Bretton Woods. J'avais entamé dans ma chronique précédente une réflexion sur la « rationalité de la relique barbare ». L'idée était que la crise que nous connaissons n'a rien de fatal. Dans un ouvrage de grande tenue publiée pour la première fois en 1999 par la Cambridge University Presse (Etats-Unis) sous le titre « The Gold Standard and Related Regimes », son principal auteur, le professeur Michael Bordo, écrivait que l'étalon-or a été discrédité par des adversaires « passionnés »,à cela près que leurs arguments ne sont « ni vraiment convaincants ni vraiment exhaustifs ».

Pour ma part, je rappellerai ici que les démagogues du XXe siècle, à commencer par les nazis, avaient opposé au règne de l'or la création d'une monnaie dont la valeur serait garantie par le travail des hommes. Mais c'est justement ce que fait l'étalon-or. La valeur de référence est le coût de production de l'or. D'où découle « l' échelle » de tous les autres prix. A ce système subtil, on a substitué un régime de monnaie purement nominal incapable de faire naître un système de prix tant soit peu stable.

PAUL FABRA

 

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