La mondialisation à reculons, Paul Fabra

La mondialisation à reculons

Les Echos n° 20549 du 10 Novembre 2009 • page 19


Comme pendant la Deuxième Guerre mondiale, les systèmes bancaires (instituts d'émission plus banques commerciales) sont devenus les auxiliaires des Trésors publics.

Rien de plus significatif et, avec un peu de recul, de plus alarmant que la réaction des marchés au statu quo annoncé la semaine dernière par la Fed, la BCE, la Banque d'Angleterre. La première nommée, celle qui donne le ton, y compris désormais à Francfort, a été particulièrement explicite : pas question de remettre en cause les taux bas « pour une longue période »(« for an extended period »). La formule magique qui rassure aujourd'hui l'économie néo-capitaliste et qui consacre sa tutelle. Un peu de recul historique - ce dont l'époque est radicalement incapable pour son malheur - montrerait clairement, oui clairement, que du point de vue financier, les Etats-Unis et les pays de l'eurozone (la troisième roue du monde « occidental », le Japon les a précédés dans cette voie) viennent de franchir, dans le sens de la descente, un deuxième palier. Ce deuxième palier, encore plus glissant, si cela est possible, que le premier (le passage aux changes flottants en février 1973) les rapproche du modèle de l'économie de guerre. L'économie américaine n'en est pas sortie d'un seul coup. L'Accord (avec un grand A) contre nature - au regard d'une économie de paix tournée vers le futur - passé à cet effet en 1942 entre d'une part la Fed chargée désormais de stabiliser les taux d'intérêt et d'autre part l'US Treasury n'aura été abrogé qu'au premier trimestre 1951.

Rien de plus opposé, à première vue, que la mondialisation assimilée à l'abondance des produits offerts à bon marché au consommateur roi et l'économie de guerre par nécessité génératrice de pénurie et de repliement sur soi. En effet, le contraste est évident pour ce qui concerne la pratique et les effets du libre-échange, à une réserve près que nos lecteurs connaissent bien. Pour être à la ­longue bénéfique à l'ensemble des nations participantes, le libre-échange supposerait rien de moins qu'une mobilité très réduite pour les moyens de production. Le contraire de se qui se passe. Aussi ce régime devient-il de moins en moins supportable pour les pays développés. Il y provoque une hémorragie de leur capital accumulé, la source de leur développement. Le libre-échange se commue en mercantilisme ou « guerre économique ». Le consommateur au bout de la chaîne n'aura pas le dernier mot. Les seigneurs de la guerre économique sont en position de rogner ses revenus.

Mais plus que par le développement des échanges, la mondialisation est affaire de financiarisation de l'activité économique. Le plus efficace rempart contre cette tentation fut le rétablissement par les accords de Bretton Woods d'un régime monétaire où la suprématie du dollar était tempérée par son lien « indéfectible » à l'or. En Europe occidentale, l'étalon-or fut même - hélas dans l'incompréhension générale - rétabli dans sa caractéristique principale qui est l'antithèse du trésor de guerre. Alors qu'aux Etats-Unis les résidents n'avaient pas le droit de posséder de l'or, les pays du Vieux Continent avaient remis la clef du coffre-fort à l'usager de base de la monnaie. Tout le monde pouvait acheter au prix fixe officiel de l'or. Au cas où la demande dépassait ­l'offre, les banques centrales (y compris les Etats-Unis) fournissaient l'appoint. Une politique américaine trop laxiste conduisit l'ensemble des pays occidentaux à répudier ce système. Avec la fin de l'étalon-or consommée en 1973, les changes flottants ­devenaient inévitables. Leurs fluctuations erratiques rendirent inéluctables le développement des techniques de couverture des changes, puis la spéculation pour la spéculation.

Le deuxième palier auquel nous venons de descendre est gros de dérives encore plus énormes. Elles nous éloigneront encore plus du libre-échange. Les banques ont gagné sur toute la ligne. Elles s'adonnent plus que jamais aux délices du « trading ». Pour restaurer un minimum de confiance en leur endroit, elles ont besoin de profits importants et réguliers, exempts de risques. Seule une visibilité artificielle peut la leur procurer. Les banques centrales la leur garantissent. Elle leur fournissent des liquidités sans limite à des taux voisins de 0 (comme pendant la guerre). Moyennant quoi, elles achètent (en France) des obligations du Trésor à 5 et 10 ans d'échéance qui rapportent entre 3,9 % et 4,05 %. Qui dit mieux ? Les banques se chargent de stabiliser le marché secondaire. Leur intérêt est d'acheter autant de titres qu'il en faut pour ce faire. La connivence entre le Trésor public et le système bancaire (instituts d'émission plus banques commerciales) est rétablie, pour diriger vers l'Etat et les grandes entreprises les ressources dont ces « entités » ont besoin.

 

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