Crise de la science économique, Michel Rocard et Jacques Gallus

Gallimard a publié en 1975 L’inflation au cœur de Michel Rocard et Jacques Gallus, pseudonyme d’un haut fonctionnaire. L’extrait suivant, de la page 130 à la page 136, est le début du chapitre titré Crise de la science économique.

« Certains pourraient croire que croiser le fer avec le modèle actuel de croissance au niveau théorique ne peut offrir que des satisfactions d’intellectuels. Nous sommes convaincus pour notre part que contester à la théorie en vigueur aujourd’hui sa version des concepts de valeur, d’utilité, de besoin ou de rentabilité, pour ne prendre que ces exemples, est d’une importance concrète considérable.

« Lorsqu’on aura réussi à se débarrasser du vice intellectuel qui a non théorie marginaliste et qui ronge depuis près d’un siècle l’intelligence économique occidentale, on sera stupéfait qu’une construction si dépourvue de base scientifique ait pu à ce point stériliser la science. Le marginalisme pose deux postulats : la valeur est fonction de l’intensité du besoin (c’est-à-dire de l’utilité du bien produit), l’utilité est exprimée par la demande monétaire. Le premier postulat est scientifiquement inconsistant, et le second est le fondement d’une économie arbitraire.

« Des livres ont été écrits sur la question de la valeur. Il ne s’agit pas d’en ajouter un autre d’autant que, sur ce point, L’Anticapitalisme de Paul Fabra, par une argumentation implacable, clôt la controverse sur la loi psychologique de la valeur. Il faut espérer que cette exécution aura rapidement pour conséquence dans les universités de muter les cours d’économie portant sur ce thème au département d’histoire de la philosophie. Car fonder une théorie sur la notion d’utilité, qui est économiquement indéterminée, ne peut avoir qu’une prétention philosophique. On en voit d’ailleurs aujourd’hui le fruit puisque la théorie marginaliste (psychologique) est incapable d’expliquer quoi que ce soit de l’évolution économique moderne qui se moque bien de l’utilité sociale. Plus gravement, la propagande dominante s’appuie sur la théorie marginaliste pour dire que cette évolution résulte de la volonté du consommateur exprimée à travers les lois du marché. Le second postulat de cette école vient compléter le premier sur le terrain concret du marché. Lorsqu’elle pose que l’utilité est exprimée par la demande monétaire, elle renouvelle l’idée que c’est la demande – et la demande seule – qui guide la marche de l’économie, cette théorie donne par là un pouvoir absolu d’orientation de l’économie à ceux qui peuvent influencer la demande par la pression psychologique. La racine d’une telle erreur est de faire reposer un concept à vocation objective (la valeur ou le prix) sur un concept subjectif (l’utilité) ; cette incohérence conceptuelle ne peut pas rendre compte de la réalité des prix dans l’économie actuelle, lesquels sont manipulés par les offreurs qui exercent une position dominante.

« Ce règne de l’arbitraire dans lequel la théorie psychologique de la valeur a fourvoyé l’économie occidentale est sur le plan théorique l’aspect central de la crise de cette économie. Le malheur est qu’il n’existe pas véritablement d’alternative théorique adaptée à la complexité économique moderne ; d’autres théories antérieures continuent d’apporter de solides éléments de référence mais ne peuvent rendre compte de la totalité d’un système économique qui s’est à ce point complexifié. Parce qu’elle interprète correctement le rapport entre l’offre et la demande, parce qu’elle souligne que la valeur d’échange est liée au coût de production, dont à la valeur du travail incorporé, parce qu’enfin elle a mise en évidence l’amputation progressive des taux de profit par la croissance du capital fixe, la théorie marxiste reste la plus pertinente et la plus actuelle des théories qui nous ont été léguées par le XIXesiècle. Mais, instrument de combat autant qu’instrument d’analyse, elle a été figée en de multiples dogmatismes contradictoires, et a pratiquement cessé de progresser dans bien des domaines essentiels. Ainsi, la théorie de la monnaie, celle des prix, celle de l’épargne et de l’investissement sont en friches ; et d’une façon plus générale, la théorie des secteurs, par opposition à la macroéconomie nationale, reste à faire. Les jalons posés par François Perroux y seront utiles.

« Un élément d’optimisme vient néanmoins de ce que les impasses de la situation actuelle vont obliger à un retour à des principes plus sains : ce que le combat intellectuel contre la théorie psychologique a échoué à faire, la crise économique peut le permettre. Le plus important de cette nécessaire transformation des esprits est certainement de revenir à la loi objective de la valeur, celle qui s’appuie sur les constituants de l’offre. La valeur est fonction de la quantité de travail dépensée et de la durée d’immobilisation du produit accumulé du travail (le capital). Cette définition théorique fait clairement apparaître le lien entre valeur et coût social de production et c’est ce lien qu’il faut aujourd’hui rétablir pour sortir du gaspillage et des incohérences de la société de consommation. En effet, notre économie est malade du primat que ses fondateurs ont donné à la demande et que Keynes, en dépit de critiques positives sur d’autres points, est venu renforcer. La loi psychologique de la valeur a fait complètement oublier le coût réel de la production en termes d’utilisation du travail, du capital et des ressources naturelles.

Michel Rocard et Jacques Gallus

L'Anticapitalisme, Michel Rocard et l'Atelier Paul Fabra

Dans les premiers paragraphes du texte cité ci-dessus, Michel Rocard fait sienne la thèse de Paul Fabra sur la théorie économique contemporaire:

 L’Anticapitalisme de Paul Fabra, par une argumentation implacable, clôt la controverse sur la loi psychologique de la valeur.

Dans la mouvance des années 70, la réponse de Michel Rocard à cette mise au pilori de l'économie politique subjective est la remise en valeur des propositions de Marx.

C'est mettre de côté que Paul Fabra, dans l'Anticapitalisme, met à jour aussi bien les erreurs des économistes néo-classiques que celle majeure de Marx sur la "force de travail" dont découle toute sa théorie de l'exploitation. Dans l'interview donné à l'Express en 1974, Paul Fabra note :

... Mais je crois que Marx a commis ici une grave erreur de raisonnement. Ce qui est sur le marché, ce n’est ni le travail ni la force du travail, mais le produit du travail. ....

La tâche de remise en ordre de l'économie politique est un exercice qui demande une grande liberté de pensée pour pouvoir prendre du recul par rapport aux paradigmes existants. La situation économique actuelle, face aux échecs patents de ces paradigmes, est l'occasion d'exercer cette liberté.

Les travaux initiaux de Michel Rocard vont dans ce sens. Il faut maintenant les poursuivre.