2.6. Les monnaies ayant cours ne sont pas des marchandises.

Une monnaie ayant cours est constituée de signes qui n’ont d’utilité que parce qu’ils ont un pouvoir d’échange contre n’importe quelle marchandise, là où cette monnaie est acceptée par les vendeurs. La valeur d’usage des monnaies ayant cours est réduite au fait qu’elles ont une valeur d’échange. C’est pourquoi les monnaies ayant cours ne sont pas des marchandises.

Des billets et des pièces qui n’ont plus cours deviennent des marchandises quand ils sont mis en vente auprès de collectionneurs.

Une conception de l’économie qui admet que les monnaies ayant cours sont des marchandises comme les autres repose sur une transformation pas ou mal entreprise de la notion de marchandise en un concept proprement dit.

Ces observations complètent ce qui est admis au chapitre précédent sur la monnaie (l’argent) et répondent définitivement par la négative à la question : la monnaie est-elle une marchandise ?
 

Qu'est-ce que la monnaie ?

La monnaie est la notion la plus délicate de la pensée économique. C'est pour n'avoir pas bien compris ce qu'elle était que nous avons sombré dans la crise financière.

Il est d'ailleurs typique que l'atelier réponde ici à la question : qu'est-ce que la monnaie n'est pas, mais pas à la question : qu'est-ce que la monnaie est ?

Depuis le XIXème deux attitudes partagent les économistes : la première est d'assimiler la monnaie à une marchandise (SMith, Marx, Hayek, JS MILL )  et vous avez raison , c'est une erreur profonde.

Car manifestement la monnaie moderne remplit un rôle qu'une marchandise ne remplit pas : elle est à la fois moyen d'échange ,ET  valeur de réserve générique ET instrument de capitalisation.

C'est la raison pour laquelle la science économique moderne a tenté de se replier sur deux positions également erronées

1ère position : la monnaie est un crédit ; thèse qui dérive du constat par ailleurs incontestable que la majorité des instruments de paiment sont des créances sur des banques privées.

Cette position est erronée, car elle ne mesure pas que les banques sont elle-mêmes insérées dans des systèmes financiers institutionnalisés. Et que si leurs instruments de paiement-crédit criculent, cela tient à la garantie qu'elles tiennent d'un ou plusieurs Etats. Il s'agit d'une position dangareuse, car elle laisse entendre qu'un système monétaire puisse être entièrement privé ... et nous entraîner dans des crises financières dantesques

2ème position : c'est pourquoi la science économique moderne se replie sur une position par défaut qui évacue la question de la nature de la monnaie : "the right question is not what money is, but what money does" J Hicks. Position pratique quand on veut écrire des papiers scientifiques, mais qui elle aussi est dangereuse : car la nature de la monnaie ne se révèle et ne devient un problème que quand il y a crise - comme actuellement . La science économique ne devient alors d'aucun secours

Qu'est-ce que la monnaie ? . Si l'on désigne par monnaie de façon large  l'ensemble des moyens de paiement , alors la monnaie est un système complexe formé de crédit privé et de gage public. Si l'on prend une définition restreinte, la monnaie est un gage PUBLIC c'est à dire un objet institué à vocation de garantir les échanges et une fonction de réserve de valeur ( gage public veut dire que c'est l'ETAT et au-delà, la LOI , qui garantit les fonctions de la monnaie. ) . En termes rigoureux, ils 'agit d'une insititution  Les autres moyens de paiement ( dont les comptes bancaires supports de ces transactions ) sont des contrats privés gagés en définitive sur le Gage public.
Selon la coupure généralement admise entre économie et politique, la monnaie au sens restreint est donc un bien POLITIQUE ( ou partiellement politique) ce qui explique la réticence des économistes à le reconnaître. Cette réalité politique de la monnaie n'est bien sûr perceptible qu'en état de crise : à ce moment ce ne sont plus les mécanismes d'échange et les logiques de contrat qui orientent les comportements d'acteurs mais les mécanismes politiques liés àla souveraineté des Etats ( c'est ce dont s'aperçoivent les pays européens où le fait d'avoir en commun une monnaie oblige à remettre en cause les mécanismes fondamentaux de la souveraineté nationale)

La monnaie a -t-elle toujours été une institution ? Non . Deriière la théorie de la monnaie marchandise et:ou de la monnaie richesse il y a un fond de vérité. A savoir que pendant très longtemps, la fonction de réserve de valeur a été le fait de métaux précieux - reconnus comme tels par "l'humanité commerçante" . Le monnayage étant un simple service de certification. Il faut attendre les systèmes financiers modernes pour que la monnaie devienne un attribut national . Historiquement les systèmes financiers ont été construits pour donner corps à ce qu'on va appeler une fonction nationale d'épargne ( le "S" de la théorie économique) et la drainer vers les entreprises investisseuses.

La question restant posée de savoir si cette logique d'adéquation entre épargne et investissement est toujours à l"oeuvre dans une économie du XXième siècle

Monnaie, pseudo-obligation de l'Etat

Votre article et le commentaire de DM montre l'impossibilité de définir la nature de la monnaie par des termes juridiques clairs. En effet, la nature de la monnaie contemporaine est implicitement définie par le Code Monétaire, mais pas explicitement. C'est le fonctionnement administratif de la monnaie qui est décrit, et non pas sa nature juridique. La monnaie est aujourd’hui un "Objet Juridique Non Identifié", un OJNI. Certains se résignent à dire "ne demandez pas quelle est la nature de la monnaie, mais comment elle fonctionne". Mais le bon économiste ne se résigne pas à étudier un objet sans en définir la nature.

 
Dans les siècles anciens, la pièce d'or fut une monnaie-marchandise. Entre 1715 et 1845, pendant 130 ans, les banques écossaises étaient des sociétés commerciales concurrentes sans contrôle de l’État, ni d'une Banque Centrale. Chaque billet de ces banques écossaises était une promesse commerciale de verser de l'or. La monnaie était alors une monnaie-promesse, ou une monnaie-créance. La nature juridique de la monnaie était alors un contrat commercial de la banque émettrice qui explicitait son obligation unilatérale. Un tel billet de ces banques écossaises serait aujourd’hui une créance, une obligation, ou encore un titre financier.
 
Cette absence de définition juridique de la monnaie actuelle incite l'économiste à analyser les droits et les obligations dans la création et dans l'utilisation de la monnaie. L’émetteur de la monnaie est l’État par le truchement de la Banque Centrale. L’État ne donne aucune définition juridique de la monnaie. Et l’État, puisqu'il est l’émetteur, est le seul qui aurait pu donner légitimement une définition juridique de la monnaie. 
 
Définir juridiquement la monnaie, c'est dire les obligations de l'émetteur de monnaie et les droits de l'utilisateur d'un support monétaire, d'un titre monétaire, ou d'un billet de banque. La multiplicité des termes employés, et souvent leur ambiguïté, pour désigner la monnaie résultent de l'absence d'une définition juridique de la monnaie actuelle.
 
La valeur de la monnaie provient de son pouvoir d'acheter des marchandises. L’État fait en sorte que la monnaie émise donne à l'utilisateur un certain pouvoir d'achat. L’État donne à la monnaie un pouvoir d'achat à la monnaie grâce au monopole monétaire. Le cours forcé contraint tout agent économique du pays à accepter cette monnaie. La valeur de chaque billet de banque, et de chaque support matériel ou informatique de cette monnaie étatique, résulte uniquement d'une pseudo-obligation de l’État.   
 
Chaque billet de monnaie actuelle apparait ainsi comme une "pseudo-obligation" de l’État. Cette obligation de l’État existe en l'absence de contrat commercial. C'est une sorte d'obligation politique. L'existence d'une obligation de l’État est de droit et de fait. Cette définition de la monnaie contemporaine comme "pseudo-obligation" de l’État est une reconstitution juridique de la nature de la monnaie actuelle.
 

Définir la monnaie en termes juridiques

Vous dites impossible une telle définition. J'en doute pour les raisons logiques suivantes, trop vite écrites pour les exprimer moins mal.

Une définition qui ne soit pas en fait seulement l'énoncé d'une acception, voir proposition 1 du chapitre 1 de la section Science économique -- une définition en ce sens retient au moins une propriété qui soit spécifique à l'objet défini : il n'y a que cet objet qui a cette propriété ou ces propriétés. Par exemple, les définitions du capital (1 du chap. 5), du profit (1 du chap 6), du revenu global (1 du chap. 8), du salaire (1 du chap. 9, argumentation à venir sur le site).

La monnaie telle que nous en usons aujourd'hui n'aurait-elle donc pas au moins une propriété qui n'appartienne qu'à elle et qui puisse être dite juridique ou légale ? C'est douteux, très douteux. Je ne peux soutenir que c'est impossible qu'en en produisant ce que je considère être la preuve de cette impossibilité.

Remarquons qu'au quotidien, maints exercices de théorie économique compris, savoir ce qui est et n'est pas une quantité de monnaie ayant cours ne soulève pas de problème. Qui veut ou doit faire l'inventaire d'un patrimoine n'éprouve aucune difficulté à en dire : cette partie, c'est de la monnaie utilisable pour payer, cette autre partie c'est de l'échangeable contre de la monnaie utilisable pour payer. Même remarque pour les actifs du bilan d'une entreprise, d'une association privée, d'une collectivité publique.

Sans se plier à la discipline de la définition au sens de ce concept en théorie des ensembles non flous, je ne vois plus du tout, pour ma part, comment une véritable science économique est articulable. Mais alors, si c'est vrai, le grand vice des sciences économiques dont nous avons hérité serait de ne pas avoir été assez astreintes au respect de cette discipline ? Faut-il être gand clerc pour ne pas voir quasiment au premier coup d'oeil, mais il est vrai quand on assez soupesé ce qu'est cette discipline et ce qu'elle implique méthodologiquement (épistémologiquement, malgré ce qu'en ait dit trop hâtivement Karl Popper qui a pourtant, à l'expérience, vu fort juste sur bien d'autres points dont La société ouverte) -- pour ne pas voir qu'à la place des sciences économiques au pluriel il y aurait une science économique au singulier ?

Il y a eu, il y a et il y aura toujours une place pour une science économique, au singulier, dans le champ des savoirs humains.

La discipline de la définition

Le coeur du problème monétaire est exprimé dans votre phrase « Sans se plier à la discipline de la définition au sens de ce concept en théorie des ensembles non flous, je ne vois plus du tout, pour ma part, comment une véritable science économique est articulable. » Je suis entièrement d'accord avec cette exigence de ce que vous désignez par la « discipline de la définition ». Sans une définition claire des concepts, il ne peut pas exister de raisonnement parfaitement logique. Le droit privé est un ensemble de concepts reliés entre eux avec une grande logique interne. Ainsi, le droit de l'un provient nécessairement de l'obligation d'un autre. 

 
Je regarde mon billet de dix euros. J'y vois « 10 euros BCE ». La Banque Centrale Européenne a produit mon billet de banque. J'ai un droit de propriété sur ce billet de banque. La BCE a donc une obligation envers moi. Tel Sherlock Holmes, je m'enquiers de la nature de cette obligation de la BCE envers moi. La BCE me promet que mon billet me donnera un certain pouvoir d'achat. 
 
Lorsque je paye un commerçant avec mes euros, il accepte mon billet de 10 euros. Et j'emporte la marchandise achetée. Par quel mécanisme la BCE est-elle parvenu à honorer son obligation envers moi ? D'une part le commerçant est obligé d'accepter mes euros. D'autre part, grâce au monopole monétaire, le commerçant sait que mon billet de 10 euros aura de la valeur pour lui. Le commerçant est certain de pouvoir acheter d'autres marchandises grâce au cours forcé de l'Euro.
 
L’euro se définit ainsi par une obligation de la BCE envers chaque possesseur d'Euro. Cette obligation est la même pour un billet ou pour une somme sur un compte bancaire. Il n'existe donc pas, pour l'utilisateur, une différence de nature de l'obligation entre un billet de banque et de l'argent sur un compte bancaire.
 
Cette obligation de la BCE provient de la loi qui régit la monnaie. Mais cette obligation de la BCE n'est pas contractuelle, mais politique. Une obligation politique est moins forte qu'une obligation contractuelle. Le mot « obligation » est utilisé en finance comme un véritable contrat. C'est pourquoi je préfère le terme « pseudo-obligation » pour définir l'euro. L'euro est, selon moi, une « pseudo-obligation" de la BCE.

La monnaie est un instrument simple mais...

Mais sur lequel la théorie économique ne doit pas spéculer trop tôt.

C’est, en première analyse, à deux titres que la monnaie est un instrument économique. Elle sert d’intermédiaire à l’échange des marchandises contre les marchandises. Elle sert, tout aussi intensivement, aux transferts de termes d’échange marchand.

Est-ce pour autant qu’il faut, dans un jeu de propositions premières de science économique, s’empresser d’ajouter à l’observation de ce que la monnaie n’est pas une définition recevable en théorie des ensembles ?  Pour une telle définition, il faut cerner ce que la monnaie est seule à être. C’est logiquement nécessaire, faute de quoi il y a l’énoncé d’une acception aux contours imprécis mais pas à proprement parler d’une définition.

La monnaie est seule à être un instrument auquel est conventionnellement alloué la propriété d’avoir une valeur d’échange marchand sans, dans cette fonction conventionnelle, avoir une valeur d’usage. Pour les particuliers notamment, cela ne souffre pas de difficulté.

Quand, en effet, des particuliers veulent faire l’inventaire de la quantité de monnaie proprement dite qu’il y a dans leur patrimoine au jour J et à l’heure H, ils font la somme de ce qu’ils ont non seulement dans leurs portemonnaies mais aussi, bien entendu, sur leurs comptes en banque, livrets d’épargne à vue compris. Tout ce qu’il leur faut vendre –  comme des actions négociables, ou récupérer, comme des actions restituablesou le principal d’un prêt qu’ils ont fait et qui comprend un terme –, tout ce qu’il leur faut vendre pour y substituer dans leur patrimoine une quantité de monnaie n’est pas, on ne peut plus logiquement et réellement, de la monnaie.

Des actions sont des parts de capital. La quantité de monnaie que fait entrer dans la trésorerie d’une entreprise la souscription à son capital n’y reste que, en règle générale, très brièvement. Le capital est certes une réalité financière. Ce n’est pas pour autant qu’il est de la monnaie. Le crédit est certes une réalité financière. Ce n’est pas pour autant qu’une fois consenti il reste, quand il l’a été (le prêt d’un équipement est un crédit), une quantité de monnaie.

Et si on met le doigt de l’engrenage de la quasi-monnaie (ne pas confondre avec le quasi-capital), on en vient à devoir reconnaître que tout ce qui a une valeur vénale est de la quasi-monnaie, ce qui n’avance à rien pour comprendre comment se forment et s’évitent les enchaînements d’insolvabilité qui font émerger des crises de liquidité puis de sous-emploi et de dépréciation monétaire.

Ces choses simples étant observées, voyons qu’elles suffisent, de ce côté, à élaborer une théorie des valeurs d’échange marchand, ou théorie des prix sous l’hypothèse de la perfection monétaire. Dans ce que cette théorie doit élucider, il y a la formation normale des taux de profit et d’intérêt. Ce n’est qu’arrivé là que le cahier des charges est assez élaboré pour commencer à statuer sur ce que peut être désormais, pour autant que les gouvernants le veulent et les gouvernés l'acceptent, l'organisation monétaire la moins imparfaite. Avant, c’est trop tôt parce qu’on ne sait pas assez clairement et complètement au service de quoi cette organisation est à mettre.

DM