Léon Walras lu par Paul Valéry

1896, pages 574 à 576 de la Revue Générale du Droit, de la Législation et de la Jurisprudence en France et à l’Étranger, publiée à Paris par Albert Fontemoing :

« La troisième édition du livre de M. Walras présente sous une forme complète les théories de l’auteur. M. Walras est de ceux qui pensent que le domaine de l’analyse mathématique ne saurait être trop étendu et que l’étude des phénomènes de la vie et de la société n’a rien d’incompatible a priori avec les méthodes purement quantitatives. Les adversaires de cette tendance sont généralement peu familiers avec les théories physico-mathématiques ou celles de la mécanique rationnelle. Ils pourraient y voir que l’application de l’analyse aux phénomènes dépend surtout de l’ingéniosité mise en œuvre par les fondateurs des sciences exactes. Quelle que soit donc la valeur intrinsèque des résultats de M. Walras, nous ne pouvons qu’approuver la direction de ses travaux et apprécier hautement l’effort qu’il a fait, à la suite de Cournot, de Gossen et de Jevons, pour constituer une Économie mathématique.

«  Nous ne saurions donner ici un exposé de cet ouvrage. Par cela même qu’il est de nature mathématique, il ne pourrait être raconté ni résumé. On peut dire des bons ouvrages mathématiques que le rapport de leur forme à leur fond est constant.

 « M. Walras commence par dégager, dans le fouillis des phénomènes sociaux, ceux qui pourront lui servir à créer un « espace économique », c’est-à-dire un ensemble de variables liées par des relations purement quantitatives et sur lesquelles on n’ait plus qu’à opérer mathématiquement pour connaître les propriétés de leurs combinaisons et de leurs variations. C’est sur ce début indispensable que la critique devra s’acharner. Nous regrettons d’y trouver maints paragraphes dépourvus de rigueur et de criticisme, et tout un chapitre (2e leçon) sur la distinction entre la science, l’art et la morale qui nous montre que l’esprit analytique de M. Walras ne s’est pas souvent écarté du domaine de l’économie pure [1]. Nous regrettons également de ne pas rencontrer en tête du volume, – au lieu d’une esquisse de la théorie des fonctions qui est insuffisante à la fois pour le mathématicien et pour le non mathématicien – une idée générale de la méthode physico-mathématique, et surtout un bref exposé de la théorie des unités. Toute explication est soumise à la nécessité d’exprimer tout un ordre de phénomènes par les combinaisons d’un nombre limité et généralement petit de quantités variables soigneusement déterminées. Ainsi, la mécanique rationnelle a pour unique but de ramener tout problème qu’elle se pose à une équation entre le temps, l’espace et la masse, et cette restriction est évidemment fondée sur la nature philosophique et logique d’une explication. M. Walras, pour avoir négligé l’exposé dont nous parlons, pour avoir passé à peu près sous silence les idées si importantes de continuité et la généralisation de l’idée de mesure, a été contraint de poser d’une façon assez embarrassée sa définition de la valeur et du prix. Il n’est pas jusqu’à la remarquable équation du numéro 117 : x1 + y1 pb + z1 pc + w1 pd … = 0 qui exprime que la somme des quantités offertes et demandées à divers prix est nulle, qui ne se présente assez désavantageusement à cause de l’insuffisance du contexte.

 « Mais tout ceci n’est qu’une querelle de forme.Le malheur est qu’elle nous paraît porter sur la portion importante du travail de M. Walras, sur l’analyse primitive des faits qui doit précéder l’analyse mathématique. Dès que le calcul peut intervenir, on peut dire que les difficultés sont terminées, et il ne reste plus enfin que la lecture des résultats, ou leur contrôle, c’est-à-dire la comparaison avec la réalité des nouveaux rapports, que les opérations d’algèbre dégagent, avec la réalité. Rappelons enfin que des spéculations comme celle de M. Walras méritent plus que toutes autres d’être encouragées. En dehors de l’attrait spécial qu’elles présentent et du document qu’elles offrent à l’histoire si passionnante de l’expansion des mathématiques, elles impliquent un véritable courage et un beau dédain pour le succès immédiat : n’oublions pas que les économistes mathématiciens sont aussi rares que les mathématiciens économistes, et que personne n’est tendre pour le fondateur de quelque chose.

Paul Valéry

[1] M. Walras cite, à la page 69 de son ouvrage, un M. de Quincey. Thomas de Quincey, probablement inférieur comme économiste, n’en est pas moins un des meilleurs prosateurs de l’Angleterre, très connu en France pour la traduction de Ch. Baudelaire. C’était loin d’être, comme le croit M/ Walras, un quidam. [Note de Paul Valéry]