Compte rendu de lecture de L'Anticapitalisme par Raymond Barre

strict warning: Only variables should be passed by reference in /home/atelierpa/www/modules/book/book.module on line 559.

Publié dans Le Monde du 9 novembre 1974, sur trois colonnes à la une.
Reproduit ci-dessous dans son intégralité, intertitres compris.  

 

Compte rendu de lecture de L’Anticapitalisme de Paul Fabra

Raymond Barre

Pour une économie objective

La science économique est soumise, à l’heure actuelle, au feu des critiques diverses. En dépit des progrès qu’elle a enregistrés dans l’ordre théorique comme dans l’ordre quantitatif, elle apparaît impuissante à maîtriser les grands problèmes qui se posent à nos sociétés.

Parmi ceux qui contestent et remettent en cause ses schémas d’analyse, Paul Fabra, que l’observation des péripéties quotidiennes de l’économie ne détourne pas d’une réflexion approfondie sur les problèmes essentiels, adopte une attitude originale : il propose de rechercher une réhabilitation de l’économie politique par un retour aux sources et, plus particulièrement, à la pensée du grand économiste anglais Ricardo, pilier de l’école classique, dont l’austro-américain Schumpeter a pu dire qu’il était « le plus non métaphysicien des théoriciens ».

Il n’y aura pas en effet, selon Paul Fabra, de progrès de l’économie sans l’abandon des doctrines des trois grands maîtres du passé : Marx, le Français Walras, qui enseigna à Lausanne il y a un siècle, et l’Anglais Keynes. L’influence de ce dernier lui semble pernicieuse en ce sens qu’il attribue à la demande globale le rôle déterminant dans la réalisation du plein-emploi, ouvrant ainsi la voie à l’inflation permanente. Mais, parce que la question de la valeur est au cœur de toute réflexion économique, Fabra impute la plus grande part de responsabilité aux marginalistes, dont Walras est l’un des plus éminents représentants. En rejetant la théorie de la valeur travail au profit d’une conception de la valeur fondée sur l’utilité et la rareté des biens, et en substituant le besoin, dont l’appréciation est subjective, à la quantité de travail, qui est une grandeur objective et intelligible, ceux-ci ont introduit « l’indéterminé » au centre de l’économie et se sont engagés dans la voie « de l’imaginaire et de l’arbitraire ».

Le subjectivisme des besoins favorise la tendance à donner la préférence au présent et à la consommation aux dépens de l’avenir, c’est-à-dire de l’épargne et de l’accumulation de capital, ainsi s’explique que Paul Fabra parle d’ « anticapitalisme ». Ce subjectivisme incite encore à rejeter l’idée selon laquelle un système économique est mû par une logique interne et dispose de mécanismes autorégulateurs que l’intervention de l’État tend à mettre en échec au lieu de les aider à jouer. Il rend la société moderne à la fois « uniforme et cacophonique ».

La doctrine de Marx, bien qu’elle repose sur la conception objective de la valeur-travail, verse également dans l’imaginaire, dans la mesure où elle postule que les lois économiques ne précèdent pas les rapports historiques de production. On le voit à propos de la conception du capital. Ricardo donne de celui-ci une définition de caractère à la fois « permanent et a-historique » : c’est la partie de la richesse d’un pays qui est employée à la production et qui est nécessaire pour « donner effet au travail ». Marx, au contraire, retient une notion historique du capital : celui-ci apparaît « là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain niveau de développement » et il le fait sous la forme de l’argent.

Ainsi Fabra est-il amené à contester l’opinion d’Althusser selon laquelle l’économie classique, et notamment ricardienne, n’est pas, comme celle de Marx, une « construction théorique » et s’intéresse davantage à la mesure des faits économiques qu’aux concepts. Le reproche que l’on pourrait faire à Ricardo serait plutôt de s’être trop exclusivement attaché à la définition et au jeu des concepts. Mais, par là même, il a préféré la rigueur scientifique à la facilité de l’empirisme et s’est moins exposé que Marx au démenti des faits. Faute de s’être attaché, comme Ricardo, à la nature profonde du capital, Marx a soutenu la thèse que l’accumulation du capital engendrait la baisse du pouvoir d’achat et le chômage des travailleurs ; l’expérience historique confirme au contraire l’analyse de Ricardo selon laquelle l’introduction de machines est à la longue favorable à toutes les classes de la société, y compris aux ouvriers, puis que le capital est nécessaire pour « donner effet au travail ».

Le précis de géométrie

De la critique des grands économistes qui ont inspiré l’évolution de la pensée économique au cours des cent dernières années ressort la préoccupation centrale de Paul Fabra : l’élaboration de concepts et de catégories théoriques permettant de rendre compte du fonctionnement d’une économie concrète et indépendante de la pluralité historique des formes sociales. Or c’est l’économie ricardienne, ramassée dans ce court « précis de géométrie » que constituent les Principes de l’économie politique et de l’impôt, qui lui semble fournir la meilleure base pour la construction de l’économie politique objective qu’il appelle de ses vœux.

L’auteur part de la théorie ricardienne de la valeur-travail, selon laquelle la valeur d’échange d’une marchandise, ou son coût de production, est « en proportion de la quantité de travail employée pour elle », bien qu’elle soit « essentiellement différente du travail lui-même ». Cette notion objective de la valeur permet de considérer l’acte d’échange comme une relation d’égalité entre deux marchandises, soumises à la concurrence et susceptibles d’être « multipliées presque sans aucune limite assignable ». Le fait majeur n’est pas, en fin de compte et pour toute une part des échanges, l’état de l’offre et de la demande, mais le coût de production déterminé par la quantité de travail et la durée d’immobilisation du capital.

Si le travail fonde la valeur, il n’est pas une « catégorie de l’économie politique », car il n’est pas, lui-même, un produit du travail et n’a pas de valeur marchande. Ce sont les produits du travail qui s’échangent sur le marché. Dans le contrat qui le lie à son employeur, le travailleur ne lui vend ni son travail ni sa force de travail, mais le produit de son travail.

Mais la formation du taux de salaire ne peut être expliquée indépendamment de la formation du taux de profit, qui joue le rôle central dans une économie dont le développement repose sur l’accumulation du capital.

Le profit s’explique par le mécanisme de l’échange à travers le temps. Cette conception, implicite dans l’œuvre de Ricardo, est longuement développée par Fabra, qui y voit la clef de l’analyse ricardienne. Ce qui s’échange à travers le temps, c’est le capital déjà constitué contre le profit futur. Le salarié consomme le produit accumulé par l’entrepreneur et qui lui est versé à titre de salaire ; il doit en reconstituer la valeur, et c’est seulement à partir de ce moment que s’opère l’échange à travers le temps. Pour que le profit apparaisse, il faut donc qu’un travail nouveau soit accompli et que la production totale soit telle qu’elle puisse être échangée contre une valeur égale au véritable coût de l’investissement. Le mécanisme de l’échange fixe à chaque instant le taux de profit qu’exige la production des biens et des services demandés.

Aussi le mécanisme de l’échange à travers le temps est-il le ressort de la croissance. En effet, comme le profit n’est pas autre chose que la reconstitution à travers le temps d’une épargne antérieure, la destination de cette valeur reconstituée est logiquement de servir à son tour d’épargne, s’échangeant contre le produit d’un travail nouveau pour continuer le processus d’accumulation. Une économie où le profit serait aboli cesserait de progresser matériellement. Ne faut-il pas cependant craindre une baisse tendancielle du taux de profit par suite de l’accumulation du capital et de la saturation de la demande ? Il ne saurait, a écrit Ricardo, y avoir d’erreur plus grande. Deux raisons excluent une telle tendance : une raison économique qui est que, selon la loi des débouchés, l’offre crée sa propre demande ; une raison psychologique, qui tient au caractère illimité des besoins humains.

Pour que l’accumulation capitaliste prenne fin à cause d’une baisse du profit, il faudrait que le salaire s’élève jusqu’à absorber la totalité du produit net. L’économie entrerait alors dans l’état stationnaire. Mais une telle situation ne pourrait se réaliser, selon Ricardo, que s’il devenait impossible d’accroître la superficie et le rendement des terres cultivables, ce qui provoquerait une hausse considérable de la valeur des denrées alimentaires. Une telle limite à l’expansion peut être cependant repoussée grâce aux progrès de la technique. L’état stationnaire apparaît chez Ricardo plus comme une hypothèse logique que comme le terme inéluctable du processus de la croissance économique.

Les fantasmagories de notre époque

À partir des principes fondamentaux qu’il dégage de l’économie ricardienne, Fabra montre que l’on peut mettre au jour « certaines fantasmagories de notre époque » et chercher par conséquent à s’en libérer.

La première est de penser que le rythme de croissance de l’économie pourrait être « forcé » jusqu’à ses extrêmes limites par un soutien systématique de la demande. La création continue de revenus artificiels a entraîné un état permanent d’inflation, qu’il a été impossible de maîtriser puisque la demande n’est plus considérée comme une résultante de l’offre et que l’égalité a été rompue entre la valeur totale des biens et des services offerts et la valeur totale des revenus distribués dans l’économie.

C’est la même inspiration qui a conduit à l’abandon de l’étalon or dans les relations monétaires internationales. Alors qu’il ne coûte rien d’émettre des devises, l’obligation de maintenir la valeur de la monnaie égale à un certain poids d’or introduit un facteur de régulation objectif et permanent dans la création monétaire. En régime d’étalon or, en effet, les besoins de liquidités nouvelles du système monétaire varient dans d’étroites limites et la production d’or peut s’adapter facilement à une demande qui émane principalement des banques d’émission. L’existence d’un prix officiel de l’or permet de limiter au maximum l’ampleur des transactions privées sur le métal.

N’est-ce pas une autre illusion de notre temps qu’il soit possible de garantir à tout individu un revenu minimal correspondant à ses besoins essentiels ? Un tel système n’aboutirait-il pas à déconnecter la demande de l’offre en faisant dépendre le montant des revenus distribués de l’arbitraire politique ? Le rythme auquel le budget social croît dans tous les grands pays occidentaux peut commencer à faire craindre qu’il ne finisse un jour par absorber la totalité du produit net.

Il ne s’agit point ici d’exclure les mesures permettant un progrès social, mais de se demander si elles sont capables de faire reculer la pauvreté dans des sociétés riches lorsque la considération du coût risque d’être entièrement sacrifiée au primat du besoin. « L’échange, écrit Paul Fabra, ne garantit pas la justice mais comment chercher la justice si l’on ne connaît pas la loi de l’échange ? »

Au moment, enfin, où les travaux du Club de Rome décrivent un sombre avenir pour l’économie mondiale et inspirent les partisans de la croissance zéro, l’analyse ricardienne conduit à penser que ce n’est pas l’arrêt de la croissance qui mettra terme au gaspillage des ressources et à la dégradation de l’environnement, mais bien le retour aux lois fondamentales du développement économique qui harmonise l’accroissement de la population et l’augmentation des ressources. Le courant de pensée, qui est hanté depuis Malthus par l’idée que la demande pourrait être insuffisante, a en effet engendré une « économie de luxe », qui n’a pu fonctionner que chez les peuples qui avaient préalablement accumulé le capital. Le modèle ricardien suggère une « frugalité au moins relative de la consommation » et l’assomption « par la population active tout entière et pour le bénéfice de toutes les nations de la fonction d’épargne que Ricardo réservait pratiquement aux capitalistes et aux propriétaires fonciers ».

Une lecture moderne de Ricardo

Paul Fabra précise, dans la préface de son ouvrage, qu’il propose un essai plus qu’un livre d’économie politique. J’ai tenté d’en présenter les systèmes majeurs, tels qu’ils m’ont parus se dégager d’un texte foisonnant de réflexions et d’idées, qui s’écartent souvent des orthodoxies régnantes ou des opinions en vogue.

Un économiste ne peut être indifférent à la lecture moderne de Ricardo qui lui est proposée, à l’effort fait pour confronter une pensée pénétrante aux problèmes de notre temps. Les spécialistes ne manqueront certes pas de réagir, selon leurs tendances respectives, à telle ou telle des positions exprimées par l’auteur. Certains d’entre eux estimeront sans doute que quelques critiques mériteraient d’être nuancées. Les marginalistes ont été fort attentifs à la loi du coût de production. Keynes n’a jamais manqué de rappeler qu’en situation de plein-emploi la théorie classique reprenait tous ses droits et se serait sans doute étonné de l’interprétation que donnent de sa pensée beaucoup de ceux qui se réclament de lui.

On peut par ailleurs se demander si la logique abstraite et déterministe de Ricardo peut suffire à fonder une action adaptée à la complexité des systèmes socio-économiques de notre temps. Quant au grand débat théorique soulevé par l’auteur des Principes, il reste encore ouvert : comment trouver une mesure de la valeur qui soit un invariant par rapport aux changements dans la répartition du produit global entre salaires et profits ?

Mais, si Paul Fabra a parfois forcé le trait, c’est pour mieux faire apparaître certaines exigences et certaines contraintes que les économies ne peuvent durablement méconnaître.
Dans le chapitre XIX des Principes – fort actuel – où Ricardo analyse les conséquences de « soudains changements dans les canaux du commerce », la « détresse » qui peut en résulter pour l’activité des entreprises et le plein-emploi des travailleurs, ainsi que les conditions d’un redressement lié à la mobilité des capitaux et des hommes, on trouve plus d’encouragement que dans certaines visions pessimistes construites à partir d’extrapolations sommaires. « On doit se rappeler, écrit-il, que la condition régressive est toujours un état non naturel de la société. L’homme passe de la jeunesse à l’état d’adulte, puis décline et meurt ; mais tel n’est pas le progrès des nations. Quand elles sont parvenues à un état de très grande vigueur, la poursuite de leur développement peut certes être arrêtée, mais leur tendance naturelle est de continuer à travers les âges de soutenir sans qu’elles diminuent leur richesse et leur population. »

Il faut savoir gré à Paul Fabra de s’être montré fidèle à une attitude intellectuelle que Ricardo définissait lui-même dans une de ses célèbres lettres à Malthus : « Vous avez toujours présent à l’esprit les effets temporaires et immédiats des changements particuliers alors que je fixe mon attention tout entière sur l’état des choses qui en résultera. » C’est sans doute là la principale raison, aujourd’hui, de lire Fabra et de relire Ricardo.

Raymond Barre
 

Télécharger l'ensemble du compte-rendu de lecture de L'Anticapitalisme par Raymond Barre