Le mythe de la création de valeur, Paul Fabra

Chronique parue dans les Echos du 4 novembre 2005. 

Cette chronique fait partie de l'ensemble des dernière publications de Paul Fabra publiées dans son dernier livre : Le capitalisme dans capital.

 

Le mythe de la création de valeur

La plus-value encaissée par l’actionnaire a pour contrepartie un pouvoir d’achat amoindri des salariés.

Au troisième trimestre de cette année, le taux de chômage en Espagne est tombé au-dessous de la moyenne européenne. Cela n’était encore jamais arrivé depuis son entrée (1986) dans la Communauté européenne. Pas question, évidemment, de minimiser ce résultat, ni de dédaigner l’exceptionnel dynamisme de l’économie espagnole. Mais il s’agit aussi d’un bon poste d’observation pour s’interroger sur les limites, voire, jusqu’à un certain point, l’illusion des performances économiques actuelles dans l’Europe de l’Ouest, sans parler des États-Unis.

Il y a à peine plus d’un demi-siècle qu’une vaste classe moyenne formant la majorité de la population s’est développée de l’autre côté des Pyrénées. Vivace y est la mémoire des transformations sociales profondes qui en sont résultées ; tout aussi aiguë la conscience que les espoirs légitimes qu’elles avaient suscitées se sont soudainement et inexplicablement évanouis pour beaucoup de jeunes.

Dans toute l’histoire de l’Espagne, aucune tranche d’âge n’a été mieux préparée que celle qui a maintenant entre 25 et 40 ans, née donc entre 1965 et 1980 (la date charnière de la mort de Franco remonte à novembre 1975). Aucune non plus ne fut plus nombreuse, ce fut là-bas celle du baby-boom, ni élevée avec plus d’enthousiasme familial dans l’idée de construire une société et une économie modernes.

Aujourd’hui, plus de la moitié des contrats d’embauche signés par des jeunes l’ont été pour une durée déterminée, le plus souvent six mois (la loi va changer). Pas plus de 40 % des personnes en âge de travailler et ayant fait des études supérieures occupent un poste de travail correspondant à leur niveau de formation. Sous le titre « La génération des mille euros », notre confrère El Pais, dans son édition du dimanche 23 octobre, consacre un long article d’exploration aux nombreux jeunes et moins jeunes gens et filles qui passent d’un boulot précaire et loin de leurs aspirations à l’autre. En moyenne, ils gagnent quelque 1 000 euros par mois.

Certes, le modèle de vie a changé, mais « on finit par s’en lasser », dit Carolina (l’inventrice du néologisme « mileurista »). Elle partage à Barcelone un petit appartement avec trois copines : « Tu peux décider de partir loin, sans consulter personne et rompre avec tout. » Dans les années 1960 et dans les années 1970, il naissait en Espagne quelque 650 00 bébés par an. Ce chiffre est tombé à 366 00 en 1997. Le taux de fécondité a chuté de 3 à 1,1 enfant par femme, le plus bas du monde. Ce n’est pas qu’elles n’en désirent plus, mais le nombre d’années à vivre n’est pas assez long pour arriver au « statut » (notamment matériel) qu’elles jugent désormais nécessaire pour songer à procréer. Caroline (qui revient, émerveillée et envieuse, de Berlin où ses amies allemandes vivent tellement mieux qu’elle !) et ses colocataires sont stupéfaites par la montée « météorique » du prix d’achat des logements et par celle des loyers. Leurs pouvoirs d’achat s’en trouvent rognés d’autant.

Sur cette triste lapalissade arrêtons notre courte investigation espagnole. Son mérite est précisément de faire voir à l’oeil nu un trait distinctif de l’économie contemporaine. On ne cesse d’y parler de création de valeur là où il n’y en a aucune du point de vue économique. Il est évident que le gonflement de la bulle immobilière ne crée, à l’échelle de l’économie tout entière, aucune valeur supplémentaire. Disons plus clairement : aucun pouvoir d’achat en sus de celui qui est périodiquement créé par le système de production des biens et services. Comment n’en serait-il pas de même pour la fameuse shareholder value (la valeur actionnariale) ? Sauf, bien sûr, dans le cas où elle se confondrait avec une augmentation des profits distribués résultant du développement économique de l’entreprise. Mais la shareholder value (alias plus-value) provient de l’une des deux origines suivantes. Ou bien, elle découle d’une énième compression de la masse salariale, créant un effet d’optique d’élévation de la productivité (on divise le chiffre d’affaires par un nombre réduit de salariés !). Neuf fois sur dix, ce genre d’opération traduit la véritable nature du principe sacro-saint, mais injustifié, de la maximisation du taux de profit  : une confiscation partielle et illégitime de la rémunération du travail. A priori injustifié parce que, quoi qu’on puisse prétendre, il n’est qu’une seule manière de s’assurer d’un profit maximisé : s’affranchir d’une façon ou d’une autre de la concurrence pour se mettre en position de manipuler les prix de vente.

Cela nous conduit tout droit à la deuxième origine habituelle de la shareholder value. Par exemple, les fusions et acquisitions visent à tirer parti des « synergies » existant entre les sociétés concernées. Synergie est le mot passe-partout pour désigner la création d’une position plus ou moins monopolistique, en attendant l’écrasement des concurrents de plus faible envergure. Dans les deux cas, la plus-value encaissée par l’actionnaire a pour contrepartie un pouvoir d’achat amoindri des salariés.

D’où l’enjeu crucial du droit de la concurrence européen. Dans notre chronique du 28 octobre 2005, L’Europe dépossédée, nous nous élevions contre le projet de la commission Barroso de faire disparaître la notion d’abus de position dominante, qui sert à la Commission européenne pour s’opposer à telle ou telle fusion ou acquisition. Cette notion (inconnue du droit américain) était inspirée de la doctrine « ordo-libérale » élaborée dans les années 1930 et 1940 par les libéraux allemands pour préparer l’après hitlérisme. La fameuse « économie sociale de marché », qui servit de modèle pour l’institution du marché commun européen, en découle. S’en prendre aux positions dominantes sur le marché et veiller à la liberté d’action des PME avait un objectif autant politique qu’économique. Il s’agissait de barrer la route à la constitution de groupes privés trop puissants, et cela en vue de permettre le bon fonctionnement de la démocratie. Celle-ci n’est-elle pas de nos jours anesthésiée et amputée par les lobbies ?

Autre critique adressée par la commissaire à la Concurrence, Neelie Kroes, à la jurisprudence fondée sur la méfiance à l’égard des positions dominantes sur le marché : la préoccupation de promouvoir l’« efficacité économique » n’y est pas assez affirmée. Mais, pour les Neelie Kroes et leurs émules, le critère de l’efficacité, c’est la poursuite sans entrave de la maximisation du profit.