2007/09/21 - Des inégalités destructrices, Paul Fabra

Chronique parue dans les Echos du 21 septembre 2007. Le paragraphe en caractères gras est ce que les journalistes appellent la fenêtre.

Cette chronique fait partie de l'ensemble des dernière publications de Paul Fabra publiées dans son dernier livre : Le capitalisme dans capital.

Des inégalités destructrices

Assimilées à une « création de valeur », les plus-values sont en réalité un bon d’achat sur les biens et services qui creusent les inégalités comme jamais.

Dois-je en faire la confession, je ne me voyais pas écrire un article pour dénoncer les « inégalités » ! Non pas que j’aie jamais nié leur existence, mais le phénomène ne m’apparaissait pas en soi comme constituant dans les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord un obstacle à l’élévation graduelle et générale du niveau et de la qualité de vie. À la limite, au contraire. Il est normal que, dans une société en mouvement où la libre entreprise est l’un des plus puissants et des plus évidents ressorts du progrès économique, surgissent de notables disparités de revenus et de patrimoines ; normal aussi, jusqu’à un certain point, que celles-ci se perpétuent par l’héritage à travers les générations. Enfin et surtout, on voit aussi par expérience (notamment en France et dans certains pays scandinaves offerts en modèles) que l’obsession de l’égalité engendre une pression sociale diffuse contraire à l’esprit de liberté.

Cependant, les conditions dans lesquelles se pose le problème semblent bien avoir changé du tout au tout. Serions-nous, en France, au premier chef (en compagnie des États-Unis) en train de franchir un seuil à partir duquel l’accaparement par une petite minorité d’une part exorbitante du revenu national entrave l’épanouissement de la société et bride l’amélioration du pouvoir d’achat du grand nombre constatée tout au long de l’histoire du capitalisme ? Une faille béante se serait-elle ouverte dans le système ?

La synthèse la plus accessible – mais où la grosse lacune n’est pas comblée – du pénible débat en cours sur le pouvoir d’achat, on la trouve sans doute dans les publications du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC). Cette cellule composée d’une petite vingtaine de personnes, dont six à temps plein, est présidée par Jacques Delors (rapporteur général : Michel Dollé). L’insigne mérite des rapports du CERC, et notamment du 7e d’entre eux, publié fin 2006, est de rendre lisible pour tout citoyen de bonne volonté les travaux savants de l’Insee et d’en tirer des conclusions claires et mesurées, quoique, hélas, souvent dramatiques.

L’augmentation des disparités de salaires entre les exécutants (l’expression n’est pas du CERC) et les cadres est un phénomène relativement nouveau en France. « Le principal facteur d’inégalité, dit le CERC, est la durée d’emploi sur l’année. » L’alternance de périodes en emploi et de périodes de chômage que connaissent nombre de salariés « réduit leur salaire annuel » et « cette réduction n’est pas toujours atténuée par le " salaire différé " que constitue l’allocation chômage ». Ainsi, les salariés plus ou moins condamnés à l’intermittence pourraient recevoir en moyenne un revenu d’activité 11 ou 18 fois (selon qu’il est un homme ou une femme) inférieur à celui d’un travailleur à temps plein. Jésus constatait avec satisfaction que l’ouvrier de la onzième heure est payé comme s’il avait travaillé toute la journée. Ses besoins ne sont pas changés par la durée de son occupation. Une thèse que les grands économistes classiques, Adam Smith (1728-1790) et son successeur, David Ricardo, ont faite leur.

Tout un pan du programme présidentiel sur la « sécurité sociale professionnelle » (appellation due à la CGT, qui en est la véritable inspiratrice) se rapproche de cette vision évangélique. La perte d’un emploi serait traitée comme un accident de parcours durant lequel la victime ne devrait pratiquement rien perdre de son revenu. L’idée maîtresse ou présentée comme telle est de prévoir un accompagnement adéquat pour une recherche active d’un nouveau travail. Appliqué dans un contexte français, un tel système (encore baptisé « flexisécurité » à la danoise) ne risque-t-il pas de provoquer une nouvelle et redoutable escalade de l’assistanat généralisé ? Réponse sarkoziste : on va changer le contexte.

Ce qui est radicalement nouveau est la rémunération disproportionnée accordée à quelques milliers de personnes : les gestionnaires mixtes, à la fois salariés et actionnaires du nouveau capitalisme : « Alors que, écrit le CERC,  Rockefeller avait autrefois préconisé aux États-Unis que le salaire des dirigeants d’entreprise ne dépasse pas 40 fois celui de leurs ouvriers, le salaire moyen du PDG américain est passé de 85 fois le salaire moyen d’un salarié en 1990 à 500 fois en 2000. L’évolution a été similaire en Europe, et particulièrement en France »[1].

Le changement de fond en comble de la donne a pour origine le tournant brutal pris par les marchés financiers à la charnière des années 1970 et 1980. Traditionnellement, ils étaient mus par l’attrait des dividendes réguliers augmentant (tel était du moins le principe évoqué) au rythme du développement de l’entreprise concernée et de la croissance économique ambiante. Ils le sont aujourd’hui par l’attente frénétiquement préparée (par les achats de ses propres actions, par des fusions acquisitions, etc.) de plus-values. Ces plus-values, on les assimile désormais à une « création de valeur » . Elles constituent, en réalité, un « bon d’achat » sur les biens et services existants et qu’en général elles n’ont en rien contribué à produire ! Cela dit, la comptabilité nationale les enregistre comme des gains en capital, pas comme des revenus du capital.

Pourtant, c’est bien ces plus-values qui ont permis à une petite classe de la société de mobiliser un énorme pouvoir d’achat. Ce pouvoir d’achat a échappé entièrement au partage que décrit la comptabilité nationale de la « valeur ajoutée » (en quelque sorte le revenu global de l’activité économique) entre les deux principaux ayants droit : les propriétaires du capital et les salariés. L’Insee et le CERC décrivent ce partage comme stable sur la longue période, en gros 60 % pour les salariés, 30 % pour les entreprises (amortissement, paiement des intérêts, rémunération des actionnaires). Si on tient compte des plus-values, les « capitalistes » reçoivent nettement plus, et cela au détriment des premiers. Le jeu de bascule s’opère via l’inflation du prix d’achat et de la location des logements.

D’où viennent les fonds en quelque sorte surnuméraires qui ont provoqué l’énorme bulle immobilière (y compris, bien sûr en France) ? D’où vient ce facteur majeur de la perte de pouvoir d’achat de maints ménages et de leur migration forcée loin des lieux de travail ? Les plus-values financières en sont l’origine. L’ironie de l’histoire est qu’on en prend conscience au moment où la bulle, touchée par le credit crunch, menace de se dégonfler.

[1] Voir aussi l’étude Les hauts revenus en France, 1998-2006. Une explosion des inégalités, Camille Landais (Paris School of Economics).