Caritas in veritate : science économique et doctrine sociale de l’Église catholique

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Introduction

Ces notes portent sur une partie du message que le « Souverain Pontife Benoît XVI » adresse par sa « Lettre encyclique Caritas in veritate (…) à tous les hommes de bonne volonté sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité ».

L’article du 8 juillet 2009 de la Revue du site de l’Atelier Paul Fabra est le texte intégral, notes de renvoi comprises, de la version officielle en français de cette encyclique[1].

L’expression « plein épanouissement humain » est employée dans le corps de ce texte. Le contexte donne à penser que cette expression désigne la même notion que « développement humain intégral ».

Précédés d’une Introduction et suivis d’une Conclusion les chapitres sont au nombre de 6 : I. Le message de Popularum progressio II / Le développement humain aujourd’hui / III. Fraternité, développement économique et société civile / IV Développement des peuples, droits et devoirs, environnement / V La collaboration de la famille humaine / VI Le développement des peuples et la technique.

Chacune de ces parties est, à l’exception de la Conclusion, composée de passages (au moins un paragraphe, souvent plusieurs) numérotés en continu et non sous titrés. Il y a 77 passages. Les 7 premiers composent l’Introduction. Les notes de renvoi, elles aussi numérotées en continu, au nombre de 158, forment un corpus sur la doctrine sociale de l’Église catholique.

Cette doctrine est « caritas in veritate in re sociali » est-il indiqué au passage 5. Plus avant le passage 56 commence par :

« La religion chrétienne et les autres religions ne peuvent apporter leur contribution au développement seulement si Dieu a aussi sa place dans la sphère publique, et cela concerne les dimensions culturelle, sociale, économique et particulièrement politique. La doctrine sociale de l’Église est née pour revendiquer ce « droit de cité » de la religion chrétienne. »

L’expression « doctrine sociale de l’Église » est utilisée 21 fois dans cette encyclique le mot « mondialisation » 29 fois, « profit » 17 fois. Cette dernière fréquence est remarquable. La question du profit est l’une des plus structurantes d’une conception de l’économie. Il semble même qu’elle soit la plus structurante dès lors qu’il est reconnu que la liberté de l’offre, tant à titre marchand que non marchand et dans ces deux cas régulée par de la concurrence policée, est un principe nécessaire et bénéfique d’organisation générale de la vie sociale. Ainsi que cette encyclique en atteste de nouveau, cette reconnaissance, option fondamentale à laquelle tous les démocrates se rallient, est désormais l’un des pivots de la doctrine sociale de l’Église catholique.

Au cinquième chapitre, La collaboration de la famille humaine, le passage 60 a pour thème « l’aide au développement des pays pauvres » qui « doit être considéré comme un véritable instrument de création de richesse pour tous ». Le 61 « un meilleur accès à l’éducation » et le « tourisme international ».
Le 62 est consacré au « phénomène des migrations » qui « requiert une politique de coopération internationale forte et perspicace sur le long terme afin d’être pris en compte d’une manière adéquate ».
Le 63 traite du travail et le 64 des « organisations syndicales des travailleurs, qui ont toujours été soutenues et encouragées par l’Église ».
Le 65 de « la finance en tant que telle » qui doit redevenir « un instrument visant à une meilleure production des richesses et au développement » avec des « opérateurs financiers [qui] doivent redécouvrir le fondement véritablement éthique de leur activité » et aussi « en faisant appel à la responsabilité même de l’épargnant ».
Le 66 « des consommateurs et de leurs associations » dont « les coopératives de consommation, créées à partir du XIXe siècle grâce notamment à l’initiative des catholiques » – de catholiques, en fait.
C’est sur le 67, dernier de ce chapitre, que les médias ont le plus mis l’accent. Il y est affirmé « l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale ». La dernière phrase du passage 67 et du chapitre 5 est :

« Le développement intégral des peuples et la collaboration internationale exigent que soit institué un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type subsidiaire pour la gouvernance de la mondialisation et que soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral et au lien entre les sphères morale et sociale, entre la politique et la sphère économique et civile que prévoyait déjà le Statut des Nations Unies ».

Dans le sixième et dernier chapitre, Le développement des peuples et la technique, dix passages d’un paragraphe (68 à 77), attirent l’attention sur le fait que « la liberté humaine n’est vraiment elle-même que lorsqu’elle répond à la fascination de la technique par des décisions qui sont le fruit de la responsabilité morale ». Le constat que « Le développement est impossible, s’il n’y a pas des hommes droits, des acteurs économiques et des hommes politiques fortement interpellés dans leur conscience par le souci du bien commun » conduit à se poser bien des questions, dont la suivante. De quel effort principal peut provenir la conception méthodiquement articulée de l’économie de marché qui fait le plus réellement et durablement partie du « bien commun » ?

Les présentes notes sont établies à partir d’une analyse normative des échanges marchands. Dans ce schéma, le salaire est la rémunération du produit du travail cependant que le profit est normalement la rémunération du placement en capital. L’une et l’autre de ces rémunérations sont elles-mêmes elles mêmes régulées par la concurrence quand il y a économie de marché normale.

A. L’intelligence et l’amour

L’une des citations courtes qui rend le mieux compte d’un progrès auquel Benoît XVI nous appelle se trouve à la fin du développement 30 :

« Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour, il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour ».

Il ne semble pas que ce propos et d’autres de la même autorité sur le même thème soient déformés en résumant : il y a l’intelligence de l’amour et, indissociable, l’amour de l’intelligence.

Les développements 1 à 4 livrent une très remarquable méditation sur la direction « inverse et complémentaire » de la « veritas in caritate » de St Paul et de la « caritas in veritate » de la doctrine sociale de l’Église catholique. L’amour de l’intelligence participe, comme l’intelligence de l’amour, de l’une et de l’autre.

B. La prescription de la pensée économique objective

La science économique circonscrite à ce qui, dans la pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges, est objectif applique la prescription énoncée par la troisième phrase du passage 4 :

« En aidant les hommes à aller au-delà de leurs opinions et de leurs sensations subjectives, la vérité leur permet de dépasser les déterminismes culturels et historiques et de se rencontrer dans la reconnaissance de la substance et de la valeur des choses ».

Sans autant d’objectivité que possible en analyse et en politique économiques (les phrases suivantes font partie du passage 3) « l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. »

C. Le travail dans le schéma de l’échange

Les passages 63 et 64, sur le thème du travail, s’accordent avec le constat qu’un salaire est le terme d’un échange marchand. Tout salaire, dont celui d’un prêtre (voir plus avant), est l’un des deux termes d’un échange marchand dont l’autre terme est l’ouvrage fourni par le salarié.

L’ouvrage fourni par le salarié et non pas, version consciemment ou inconsciemment marxiste, sa « force de travail » – expression utilisée une fois dans cette encyclique pour indiquer, fin du passage 62 :

« Il est bien évident que ces travailleurs ne doivent pas être considérés comme une marchandise ou simplement comme une force de travail ».

Le travailleur n’est pas une marchandise et, impératif moral et évangélique, aucun être humain ne doit plus le devenir. En revanche, le produit du travail, c’est-à-dire le résultat constatable de la dépense par le travailleur de son énergie, est, lui, une marchandise quand il est échangé contre le paiement de ce résultat. Un salaire est ce paiement.
Autrement dit le travail en tant que dépense d’énergie humaine n’est pas le terme d’un échange. Ce point, illustré par le schéma suivant, est de grande importance. Les produits de la dépense d’énergie humaine rémunérés par les employeurs sont la marchandise primaire. Cela vaut tout aussi bien pour les fonctionnaires et les permanents d’associations à but non commercial que pour les autres travailleurs. Les prix de cette marchandise primaire sont normalement destinés à participer à l’étalonnage des prix des marchandises vendues par les entreprises. Les salaires et l’emploi ne sont portés à leur maximum que si l’économie est délibérément conçue à cette fin. Il y a, dans tout pays, une crise structurelle des débouchés socialement les plus importants tant qu’il y a du chômage lui-même structurel.

Echange marchand : salaire

E. Le profit dans le schéma de l’échange

Le profit, quand ce mot désigne la rémunération effectivement versée au fournisseur du service du placement en capital d’une entreprise est, de même que le salaire, le terme d’un échange marchand.

Echange marchand : profit

Le deuxième chapitre, Le développement humain aujourd’hui, commence par le passage 21 où, dans cette encyclique, il est pour la première fois question de profit.

« Le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s’il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté. »

Comment faut-il comprendre cette déclaration ? Est-elle un oui conditionnel à la « visée exclusive du profit » dans le cas de l’entreprise capitaliste ? Ou bien est-elle l’amorce d’un refus du profit maximum dans le cas de toute entreprise commerciale, au motif que ce but « risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté » ?

Quoi qu’il en soit, le profit vu en tant que terme d’un échange marchand ne fait pas partie de l’encyclique. Une conséquence est qu’il en va de même de la relation entre le capital proprement dit (haut du passif du bilan d’une entreprise) et l’emploi via le profit rémunérant le service de la mise en capital. Cette conséquence est socialement déplorable car le plein-emploi n'est accessible dans un pays que quand les placements en fonds propres d’entreprises y sont assez élevés.

Différents autres passages paraissent confirmer que, à l’image de ce qu’est l’état actuel de la pensée économique la plus répandue, la doctrine sociale de l’Église :

1) ne fait pas encore explicitement la différence entre profit suffisant et profit maximum ;

2) ne met pas au premier rang de sa conception de la pratique des échanges marchands la relation entre l’épargne placée en nouveau capital et « l’accès au travail … pour tous », c’est-à-dire le plein-emploi.

Les trois dernières phrases du développement 38 traitant de ce qu’on appelle « l’économie sociale » ou « l’économie solidaire » sont :

« À côté de l’entreprise privée tournée vers le profit, et des divers types d’entreprises publiques, il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s’implanter et se développer. C’est de leur confrontation réciproque sur le marché que l’on peut espérer une sorte d’hybridation des comportements d’entreprise et donc une attention vigilante à la civilisation de l’économie. La charité dans la vérité, dans ce cas, signifie qu’il faut donner forme et organisation aux activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l’échange des équivalents et du profit comme but en soi. »

Qu’est donc la « civilisation de l’économie » si ce n’est la partie des mœurs civilisées qui consistent à pratiquer des échanges marchands ? De ces échanges, les termes sont les salaires, des profits et des intérêts qui font les revenus des individus – le gagne-pain familial et la ressource au moyen de laquelle les impôts sont payés et des dons sont faits. Il n’y a dans le principe de ces pratiques rien que la morale naturelle réprouve.

Prescrire de « donner forme et organisation aux activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l’échange des équivalents et du profit comme but en soi » procède de l‘adoption par la doctrine sociale de l’Église de l’association faite de nos jours entre économie de marché et recherche d’un profit maximum. Dans la terminologie utilisée par Benoît XVI, cette association s’écrit ainsi : la « la logique de l’échange des équivalents » est indissociable « du profit comme but en soi ».

Cette idée reçue laisse de coté une vérité objective qui n’a rien d’accessoire : la « logique de l’échange des équivalents » est satisfaite quand seulement l’existence d’un profit suffisant est admise. Quand, au contraire, on admet l’inéluctabilité de la recherche du profit maximum par l’entreprise privée, ce qui est poursuivi est en réalité l’inégalité de l’échange entre « l’entreprise privée tournée vers le profit » et ses clients. Il n’y a alors plus de logique de « l’échange des équivalents » et on ne peut plus dire en vérité que dans l’échange marchand entre une entreprise et l’un de ses clients chacune des deux parties reçoit son dû.

Dans cette encyclique comme dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise catholique, l’idée qu’il puisse exister un profit suffisant n’en est pas pour autant tenue pour irréaliste. Dans la dernière phrase du passage 38, le « sans nier le profit » dans le cas des sociétés qui « entendent aller au-delà de l’échange des équivalents et du profit comme but en soi » en atteste.

Qu’est-ce qui, en matière de profit, relève du « bien commun » ? Le profit n’est-il pas une juste contrainte pour toutes les entreprises commerciales, de même que le versement de salaires est une juste contrainte pour tout employeur ? Ceci vaut aussi bien lorsque les entreprises « poursuivent des buts mutualistes et sociaux ». , Toutes les entreprises commerciales sont soumises à la même contrainte de profit en tant que rémunération de l’épargne qui y a été placée en financement à proprement parler permanent, c’est-à-dire en capital. Faudrait-il qu’en « justice dite commutative » une coopérative, comme en toute autre sorte de société commerciale, ne rémunère pas ou rémunère le moins possible le service de l’épargne placée dans le capital indispensable à son autonomie et à son essor ?

Au demeurant, la dynamique du « bien commun » commande-t-elle que les entreprises ou bien se financent le plus possible par elles-mêmes ou bien soient le plus possible financés par de nouveaux apports en capital librement consentis par des épargnants dont le plus grand nombre est soucieux de placements de père de famille loin d’être toujours indifférent « à la responsabilité sociale de l’épargnant » ? Faut-il au « bien commun » une masse de ces placements en amont de laquelle se trouve une frange d’investissements à haut risque dans des offres qui n’ont pas encore fait la preuve de leur viabilité ?

Le passage 9 indique bien que « L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir ». Son clergé et ses fidèles ne s’en trouvent pas moins exposés à la contamination des idées générales sur le profit et son iniquité supposée. Ceci prédétermine des orientations techniques et politiques faisant se refermer des trappes à vérités.

F. La trappe du capital humain

C’est remarquablement le cas au sujet non seulement du profit mais aussi du capital. Extraits du passage 25 puis du passage 58 :

« Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. »
« Rappelons que la plus grande ressource à mettre en valeur dans les pays qui ont besoin d’aide au développement, est la ressource humaine : c’est là le véritable capital qu’il faut faire grandir afin d’assurer aux pays les plus pauvres un avenir autonome effectif. »

Un avenir autonome sera assuré aux pays les plus pauvre en assurant certes une meilleure formation dès l’école puis dans l’emploi. Mais il sera tout autant nécessaire de placer le stock local d’épargne disponible en fonds propres d’entreprises locales, c’est-à-dire en capital proprement dit, afin que ce capital s’élève jusqu’au niveau nécessaire (nombres d’entreprises bien capitalisées) au plein-emploi sans émigration.

Le « plein épanouissement humain » implique que la pensée économique et politique ainsi que le management d’entreprise ne mette pas sur le même plan l’humain et non seulement le financier, dont le capital proprement dit fait partie, mais aussi l’économique. L’usage ambiguë du mot « capital » dans l’encyclique ne respecte pas cette implication alors que, sur le fond, il n’est pas douteux que Benoît XVI la respecte.

Afin de mieux se faire comprendre de ses contemporains, trop concéder à leurs façons de déformer le réel que la pratique des échanges marchands instaure favorise la « vision réductrice de la personne et de sa destinée … que les pays économiquement développés et émergents exportent vers les pays pauvres, dans le contexte de leurs rapports culturels, commerciaux et politiques », ainsi que Benoît XVI le relève fort justement dans le passage 29.

G. Justice commutative et justice redistributive

Dans le même registre, la doctrine sociale de l’Église catholique se préoccupe du délicat sujet de la redistribution. On lit dans le passage 39 « que pour subsister l’ordre civil » a « besoin aussi de l’intervention redistributive de l’État ». Il ne s’agit pas seulement du besoin d’impôts pour les dépenses publiques. Ainsi que la qualification « redistributive » le laisse entendre, il s’agit de l’organisation et de la gestion par la puissance publique de transferts imposés de pouvoir d’achat de ceux qui en ont le plus vers d’autres qui en ont le moins.

L’adjectif « commutatif » est utilisé en droit pour ce qui est relatif à l’échange, notamment dans un contrat commercial. La « justice commutative » est située par le Petit Robert 2009 dans ces termes : « équivalence des charges et des obligations » et, répercutent les rédacteurs de ce dictionnaire, « opposé à justice distributive ».

La redistribution au bénéfice des plus bas revenus est une correction. Mais ce qu’il s’agit de corriger est-il inhérent à l’économie de l’échange marchand ou bien à son dévoiement ? Est-ce que l’institutionnalisation de la correction n’a pas forcément pour effet, au final, de renforcer ce dévoiement ? C’est en prenant en compte ces doutes que nous lisons Benoît XVI quand il écrit et souligne, passage 40 :

« La gestion de l’entreprise ne peut pas tenir compte des intérêts des seuls propriétaires, mais aussi de ceux de toutes les autres catégories de sujets qui contribuent à la vie de l’entreprise. »

La dérive dénoncée est avant tout une infraction au plein jeu normal des échanges marchands, c’est à dire au fonctionnement normal de l’économie. Toute gestion d’entreprise qui n’a plus pour axe ce fonctionnement normal, ce qui est actuellement de plus en plus fréquent, fait des victimes que davantage de respect de la « justice dite commutative » éviterait. Il en va de même de toute politique économique.

H. L’économisme fait obstacle à une éthique intégrée

Il y a illusion sur l’objectivité, l’utilité et l’intelligence de la science économique dès que l’on soutient qu’elle est l’ensemble des connaissances se rapportant aux activités des hommes ayant pour finalité la satisfaction de leurs besoins.

Un dictionnaire économique et financier de grande diffusion, réédité depuis 1975 et faisant autorité, assène :
« L’objet de l’économique est l’homme, dans ses rapports dialectiques avec la nature, en tant qu’agent appliquant son activité (travail) à celle-ci pour tirer les biens et services nécessaires à la satisfaction de ses besoins ».
Cette prétendue définition est scandaleuse par la confusion qu'elle implique entre doctrine sociale et doctrine économique et par l’inversion des valeurs qu’elle conforte. Toutes les activités de l’homme ont pour finalité la satisfaction de ses besoins. Si l'économie est la science de satisfaction des besoins, alors la spiritualité et la sexualité font partie de l'économie puisqu’elles sont au nombre des activités de l’homme ayant pour finalité la satisfaction de ses besoins. N'a-t-on pas proposé en France d'associer au PIB une mesure du bonheur ?

Extrait du passage 34 :

« À la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci. La conviction d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur et le salut avec des formes immanentes de bien-être matériel et d’action sociale. De plus, la conviction de l’exigence d’autonomie de l’économie, qui ne doit pas tolérer « d’influences » de caractère moral, a conduit l’homme à abuser de l’instrument économique y compris de façon destructrice. À la longue, ces convictions ont conduit à des systèmes économiques qui ont foulé aux pieds la liberté de la personne et des corps sociaux et qui, précisément pour cette raison, n’ont pas été en mesure d’assurer la justice qu’ils promettaient. »

Ce que dénonce ici l’encyclique est l’économisme qui se fait passer pour science. La science économique dont il est ici question, c’est une autre chose dont la définition est énoncée quelques paragraphes plus loin.

Sur un fond d’économisme non fondamentalement remis en cause, les appels à la « responsabilité morale » font une éthique plaquée alors que d’éthique active à tous les instants et dans tous les compartiments de la vie économique il ne saurait y en avoir qu’intégrée à sa conception.
Un danger est que la doctrine sociale de l’Église catholique soit surajoutée au fonctionnement économique maintenu dans un état tel qu’il faut établir du social hôpital afin d’y soigner les blessures de l’économique. C’est un scénario d’autant moins humaniste qu’un grand nombre de ces blessures pourraient être évitées en se montrant plus exigeant en matière de « justice dite commutative ». 
Plus de « justice sociale » sans plus de « justice dite commutative » ne se peut pas.

I. La science économique que la doctrine sociale de l’Église catholique ne prend pas encore en compte

L’économie fait l’objet d’une authentique science quand cette dernière est l’étude de ce qui est spécifique aux aspects objectifs de la pratique des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges (des transferts de pouvoir d’achat peut-on aussi dire).
L'économie
Ainsi vue, la science économique n’est pas une étude de plus de l’homme, de sa condition, de ses besoins, de ses productions et de ses consommations. Elle n’est même pas une étude de ses comportements quand il est en train de se livrer à des échanges marchands et à des transferts de termes de ces échanges. Ces sortes d’investigation sont hors du champ de la science économique car la condition humaine et les comportements humains ne sont pas spécifiques à la pratique étudiée.
Cette science peut être dite en vérité authentique parce que son objet est défini au sens de ce qu’est une définition en théorie des ensembles non flous. 
Dans l’approche que cette définition oriente, les actes économiques sont, moyennant l’abandon de l’opposition imaginaire entre l’économique et le social, reconnus pour un sous-ensemble des actes sociaux, tout aussi moraux, c’est-à-dire relatifs aux mœurs, que ceux de ces actes qui n’ont pas trait à la pratique des échanges marchands et des transferts de pouvoir d’achat. 

J. La tentation de la sanctuarisation du don

Le Chapitre III / Fraternité, développement économique et société civile, commence, passage 34, par :
« L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don ; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. »

L’être humain, le réel oblige à en convenir, est fait par et pour des dons. Ces dons eux-mêmes, pour une grande partie, coûtent à d’autres êtres humains.

Si le don d’argent ou d’un autre objet ayant une valeur vénale est systématiquement réputé avoir une valeur morale plus élevée qu’un échange marchand, la tentation est grande de ranger ce qui est d’ordre marchand dans ce qui est consubstantiellement vil. C’est alors comme s’il avait été voulu par le Créateur que l’homme ne puisse trouver dans l’ordre économique rien « qui exprime et réalise sa dimension de transcendance ».

Qu’il soit ici permis d’illustrer malicieusement un point que ces notes abordent, dans l’espoir de mieux le faire comprendre car de fil en aiguille toute l’intelligence de la « civilisation de l’économie » en dépend :
Les salaires, avantages en nature compris, touchés par les membres du clergé d’une religion, sont des contreparties en échange. Comme pour tout autre travailleur rémunéré, cet échange est marchand. La marchandise fournie est un ensemble de résultats constatables demandés par l’employeur. La célébration de la messe dominicale est, dans le cas des prêtres desservant une paroisse catholique, le plus emblématique de ces résultats. Ce n’est pas dire que qui va à la messe achète une marchandise. C’est bien dire que quêtes et deniers sont des subventions fournies par les paroissiens – des transferts en l’occurrence facultatifs – afin, entre autres choses, qu’il soit possible de fournir un salaire aux prêtres. Comme dans le cas, cette fois via l’impôt ce don lui forcé, des fonctionnaires qui sont eux aussi fournisseurs des marchandises que sont les résultats constatables par leur employeur de leur travail.

Salaire marchand : salaire du clergé

K. L’économisme peut se faire amoral, la vie économique et la science économique ne le peuvent pas

Au début du passage 34, le Pape rappelle :

« La sagesse de l’Église a toujours proposé de tenir compte du péché originel même dans l’interprétation des faits sociaux et dans la construction de la société ».

Il cite, à l’appui de ce rappel, le Catéchisme :

« Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs ».

Les artisans et les étudiants de la science économique, telle que définie  ci-dessus, doivent prendre en compte la tendance à mettre la morale scientifique entre parenthèses chaque fois que cela les arrange. Cette morale implique à son tour de ne pas considérer la science économique pour amorale par son objet. Cette science, il la faut, en effet, pour fournir des normes objectives de « justice dite commutative », notamment en matière de profits, de salaires et de prix de vente des entreprises, ces entités qui sont les seules faites par et pour la pratique d’échanges marchands.

Pour faire la science économique congénitalement morale, il ne faut surtout pas en faire un recueil fondé sur des considérations subjectives, même en se drapant dans les considération plus généreuses qui soient (et qui sont les plus généreuses toujours sur le compte du prochain…). En revanche, il faut en faire un recueil de repères objectifs qui prend part à l’instruction de choix de comportements individuels et collectifs. Comme nous l’avons vu ci-dessus, l’Introduction de l’encyclique a la grande sagesse d’y inviter.

L. Question aux hommes de bonne volonté

La teneur de la science économique telle que ci-dessus définie est-elle l’un des dons que l’homme doit faire l’effort d’accepter pour progresser en charité dans la vérité ?
Il ne faut pas s’attendre à ce que l’instruction de cette question soit facile. La science économique dont le support manque à la doctrine sociale de l’Église catholique est vexante.

Beaucoup de bonnes volontés sont installées dans la sous-estimation aussi bien des vertus de la « justice dite commutative » que des vices de la « justice distributive ». Il en résulte une surestimation de la nécessité de redistributions, domestiques pour les plus massives, internationales pour les plus spectaculaires sur le théâtre de la « mondialisation ». Cette surestimation repose elle-même sur des erreurs de conception sur ce qu’est la dynamique normale de la distribution opérée par les « échanges d’équivalents ». Un peu plus concrètement, c’est rien de moins que les conditions auxquelles les termes d’échange marchand sont équivalents, profits suffisants compris en cas de ventes par les entreprises, qu’il nous faut avoir le courage de réviser de fond en comble.

Oui, la science économique dont le support manque à la doctrine sociale de l’Église catholique et des autres autorités morales est vexante. Vexation d’être pris la main dans le sac du travestissement d’un échec de l’intelligence. Vexation d’avoir pris des positions qui n’échappent hélas pas au « risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité » – en cette affaire, d’une culture trop relativiste en matière de vérités économiques de base.

 
Dominique Michaut & Antoine Lonjon
www.AtelierPaulFabra.org
Juillet – septembre 2009


[1] Lien direct sur cette partie du site : www.atelierpaulfabra/section3.

[2] L’encadrement réglementaire d’une élection, campagne électorale comprise, est un exemple de concurrence policée. Les réglementations des annonces commerciales et, plus largement, de la liberté d’entreprendre et d’association en sont d’autres exemples.