Si on revenait vraiment au capitalisme... Paul Fabra

Si on revenait vraiment au capitalisme...

Critique de "Revenir au capitalisme... pour éviter les crises" par Pascal Salin.

Publié dans Les Echos le 18/03/2010 dans la rubrique Economie & Société.


Tout à fait d’accord avec le programme de Pascal Salin - revenir au vrai capitalisme- mais j'estime qu’il faut pousser plus loin la critique.

Pascal Salin est animé par une très belle conviction. Et cette conviction s’appuie sur une idée juste, la seule, osons l’écrire, qui mériterait considération aux yeux de nos gouvernants si leur politique était, non pas de sauver le système (ils n’en imaginent pas d’autres) en renflouant les banques et les grosses entreprises en faillite, mais de remettre debout l’économie qui marche sur la tête. Le professeur de Dauphine ne laisse planer aucune ambiguïté sur le contenu qu’il convient de donner à cette idée de « retour au capitalisme » exprimée dans le titre de son nouvel ouvrage.

Ce n’est ni en créant ex nihilo des liquidités et en abaissant les taux d’intérêts, ni en augmentant les dépenses publiques et en creusant le déficit budgétaire qu’on réamorce la pompe. Le moteur de l’activité économique n’est pas la consommation ; il s’appelle l’épargne (ce qui suppose qu’elle ne soit pas absorbée par les émissions du Trésor). Il n’est pas non plus l’endettement (fût-il déguisé en emprunt pour la modernisation) mais le capital nouveau, les fonds propres, lequel, ne peut provenir, directement ou indirectement, que d’une source unique : précisément l’épargne des ménages. Bref, le capitalisme sans capital (1), ça nemarche pas. Que grâce soit rendu à l’universitaire émérite de rappeler ces vérités trop simples et, comme telles, suprêmement « incorrectes » aujourd’hui encore malgré le vertige de l’effondrement total par lequel on vient de passer sous le nom de « crise ».

Cependant, il ne suffit pas d’affirmer haut et fort, ce que se contente en réalité de faire Salin, que la voie du salut, ce serait une épargne abondante fournissant le carburant aux PME, selon les circonstances, soit sous la forme de fonds placés en capital, soit par l’entremise d’une banque ou de tout autre intermédiaire sous la forme de prêt. La première solution est conforme à la logique de la propriété conférant à l’actionnaire un pouvoir de décision, logique à laquelle Salin, et il a mille fois raison, s’emploie à donner son maximum de résonance. Mais dans les économies capitalistes d’aujourd’hui, le cordon ombilical reliant l’entreprise à sa mère nourricière, l’épargne individualisée, n’existe pour ainsi dire pas si ce n’est dans le cadre de capitalisme familial. De cette absence de lien, Salin ne parle pas. La consternante réalité est pourtant bien la suivante : le candidat investisseur n’a aucun mal à se trouver pratiquement en prise directe avec le grand Emetteur qu’est l’Etat. Il lui suffit de souscrire à un contrat d’assurance-vie dans la version dite « en euros » (entièrement placée en titres de la dette publique). Mais vient-il à songer, ce qui devrait être par excellence son rôle d’épargnant, à participer directement en tant qu’actionnaire au capital d’une PME, il ne saura littéralement pas à qui s’adresser. On vient d’en faire la triste expérience avec la soi-disant faculté donnée aux assujettis à l’ISF d’échapper partiellement à l’impôt en investissant dans le capital risque en faveur des PME. Une multitude d’officines se présentent à lui pour lui en offrir la possibilité à travers des contrats plus opaques les uns que les autres. Le trait commun en est le suivant : pratiquement donner pendant plusieurs années au gestionnaire l’entière disposition des fonds à lui confiés.

Moralité : on ne sort pas si facilement du capitalisme velléitaire, dans un monde plus que jamais dominé par les grandes banques d’investissement. Ces dernières ne vivent que des innombrables combinaisons et « montages », destinés à remplir la fonction normalement dévolue au capital. A leurs yeux, les fonds propres sont une denrée si rare et si précieuse qu’elles s’en réservent l’usage exclusif afin d’en faire un puissant « levier » pour lever, à leur profit et à ceux de leurs clients, la masse des fonds d’empruntés. Dans l’économie financiarisée, où Salin voit un progrès (Enron était l’auteur de 400 innovations financières), le facteur acharné à évincer un capitalisme franc et ouvert de propriétaires facilement identifiables n’est autre que la panoplie foisonnante des techniques du « tout-marché ».

Pour Salin, la crise a révélé la justesse des thèses développée par « l’école autrichienne » et notamment par Friedrich Von Hayek dans un conférence prononcée en 1931 devant la London School of Economics et selon laquelle les dérèglements du crédit donnent naissance, dans l’industrie, à des déséquilibres sectoriels qui expliqueraient pourquoi une crise financière dégénère nécessairement en crise économique. Cette conférence avait soulevé l’enthousiasme de la London School, professeurs et étudiants confondus. Cinq ans plus tard, ils furent pareillement émerveillés par un autre conférencier : John Maynard Keynes. Le scrupuleux R.H. Coase (Prix Nobel) devait plus tard déclarer : « A une théorie incompréhensible devait succéder une autre théorie incompréhensible ».

Pour justifier sa foi dans l’autorégulation des marchés, constamment réaffirmée dans son livre, Salin s’appuie sur la (trop) fameuse loi de l’offre et de la demande, mise en selle précisément par la première école autrichienne à la fin du 19ème siècle. On étonnera plus d’un lecteur en rappelant ceci : Ce qui fait l’originalité et, à notre avis, la force incomparable de la grande école anglaise (Ricardo) c’est d’avoir dénié le caractère de loi au mécanisme de l’offre et de la demande. Pour elle, il n’existe qu’une seule catégorie de marchés régulés par le jeu de la concurrence : les marchés des biens reproductibles à volonté par le travail de l’homme. Sur ces marchés, à condition que l’autorité publique veille à empêcher la constitution de monopoles, les prix tendent à graviter autour du coût de revient des marchandises offertes plus le taux normal de profit du marché. Mais Salin a beaucoup de mal à imaginer un rôle quelconque dévolu à l’Etat en matière économique. Et il trouve plus de bon que de mauvais dans les cartels.

L’ancien professeur de Dauphine a tout fait raison de souligner l’irresponsabilité des Banques centrales, à commencer par la Fed dont la politique monétaire est à l’origine de la création arbitraire de liquidités et de l’excessive volatilité des marchés. Mais la théorie autrichienne ne le met pas à l’abri des arguments pseudo-scientifiques d’un Ben Bernanke. A propos du déséquilibre permanent de la balance des paiements américaine, il va jusqu’à écrire : « Tout va (donc) pour le mieux dans le monde, puisqu’il y a tout simplement un processus de spécialisation, ceux qui ont un fort taux d’épargne (la Chine…) prêtant à ceux (les Etats-Unis) qui ont la capacité à utiliser efficacement les ressources d’épargne du fait de leur aptitude à innover …. ». Ce genre de raisonnement pourrait se justifier si ces phénomènes étaient à la fois spontanés et soumis à une règle d’honnêteté élémentaire (garantissant la valeur des monnaies). Sur le marché des changes dits libres (parce que « affranchis » de toute convertibilité en un étalon) le « cours d’équilibre » est un produit de l’imagination. La Chine achète massivement des dollars pour barrer la route au processus japonais des deux dernières décennies (la déflation occasionnée par un yen surévalué). Une partie de l’épargne chinoise est une épargne forcée….

Paul FABRA

(1) Qu’on me permette de citer à ce propos l’ouvrage publié par les Echos et par Eyrolles sous ma signature « Le capitalisme sans capital », composé d’une sélection (117) des chroniques que j’ai écrites pour ce journal aux cours des dix dernières années et précédées d’une préface d’Henri Gibier (reprise dans les Echos du 5 décembre sous le titre « Fabra nous avait prévenus ») ainsi que l’un long Prologue.

"Revenir au capitalisme... pour éviter les crises"
par Pascal Salin
Odile Jacob 256 pages 24 euros

 

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