Le fil conducteur du capital, Jean-Bernard Mattret

La livraison d’avril 2010 de la Revue Française de Finances Publiques comporte un compte-rendu de lecture par Jean-Bernard Mattret du dernier livre de Paul Fabra, Le capitalisme sans capital (coédité par Eyrolles et Les Echos, décembre 2009).

Paul Fabra développe une vision holiste de l’économie politique. Il efface la frontière entre microéconomie et macroéconomie. Il démontre que la financiarisation a mondialisé l’économie. L’endettement, public et privé, cause la crise économique. Le capital a décliné ou a disparu. 

Justement, dans l’œuvre de l’auteur peut-être le capital est-il le fil conducteur ? En 1974, l’Anticapitalisme dénonçait l’erreur de Karl Marx sur la notion de capital et livrait une histoire de la pensée économique d’Adam Smith à la fin des trente glorieuses. En 1998, Le diable et le chômage montrait comment la puissance publique causait la privation d’emploi[1].

En 2009, le capitalisme sans capital confirme le diagnostic sur le chômage. Une nouvelle fois, Paul Fabra avance la formule : « capitalisme avec capital = emplois ».  

Et pourtant, seulement, une définition fonctionnelle est proposée pour distinguer le capital des fonds empruntés. Il faut aller sur le site www.atelierpaulfabra.orgpour disposer d’une définition littérale du capital : « Convenons de n'appeler capitalque le financement à proprement parler permanent fourni directement à une entreprise de droit par un ou plusieurs épargnants. »

Au passage, on peut noter que le compte « capital » n’existe pas dans le secteur public.

Pour quelles raisons, le capital est-il une notion centrale? Car il crée l’emploi. Au demeurant, dans la mesure où les actifs d’une entreprise sont surévalués, seul l’emploi du capital peut apurer les « non-valeurs » qui figurent à l’actif du bilan. 

Or, Paul Fabra constate la disparition du capital et, plus généralement, des capitaux propres dans les entreprises, et, leur remplacement par la recherche du profit maximal dans le monde des entreprises en manipulant le capital, au moyen de l’effet de levier, ainsi que par la culture du déficit dans le secteur public et l’endettement. C’est ici que Paul Fabra livre des considérations sur le triple effet de levier :

- au niveau de l’entreprise. Ici, l’auteur montre que la recherche du profit maximum conduit les managers à racheter les actions de manière à réduire le capital. De la sorte, la rentabilité du capital correspondant au rapport entre les bénéfices et le capital peut être atteinte au prix d’un endettement accru ;

- au niveau de la monnaie. L’inconvertibilité du dollar en or rend possible la création monétaire, via la banque centrale américaine (Fed). La fixation de taux d’intérêt à court terme, proches de 0,  favorise le mouvement. The Economist du 7 janvier 2010 titre: ‘Once again, cheap money is driving up asset prices[2], une invitation à la réflexion sur la relation entre les taux d’intérêt et la surévaluation des actifs. Dans la même édition, le quotidien estime que les marchés financiers sont trop dépendants de stimuli gouvernementaux insoutenables[3] ;

- au niveau de la puissance publique. Paul Fabra envisage l’effet de levier du déficit. Au fond, il s’agit de l’effet multiplicateur de la dépense publique qui multiplie la dépense improductive; contrairement à l’espoir keynésien, elle n’entraîne aucun revenu supplémentaire. Au contraire, elle ampute l’épargne disponible. En définitive, la dépense publique possède un effet démultiplicateur[4] : elle appauvrit la nation.

En termes de finance publiques, les enseignements paraissent essentiels :

- l’effet d’éviction. Le financement de la dette publique absorbe une bonne partie de l’épargne qui pourrait se placer sous la forme d’actions. Conséquence : une remise en cause des politiques économiques qui laissent filer les déficits et la dette publique ;

- l’équivalence ricardienne entre l’impôt et l’emprunt. Paul Fabra rappelle que pour financer la dépense publique, l’emprunt comme l’impôt, conduisent à amputer, immédiatement, l’épargne disponible. 

 Pour sortir de la crise, l’auteur préconise la restauration de l’équilibre des comptes publics. En réalité, avec David Ricardo, il faudrait aller plus loin : « Aucun fonds d’amortissement ne peut être efficace pour réduire la dette, s’il ne provient pas de l’excédent du revenu public sur les dépenses publiques. Il est à déplorer que dans ce pays, le fonds d’amortissement ne soit qu’un mot ; car le revenu n’excède pas les dépenses. Les économies devraient être employées à ce pour quoi elles sont faites : à la création d’un fonds réellement efficace destiné au paiement de la dette. Si, quand éclatera la prochaine guerre, nous n’avons pas considérablement réduit notre dette, ou bien la guerre sera financée par des impôts alourdis d’année en année, ou bien, à la fin de la guerre, si ce n’est avant, la nation fera faillite. » 

Jean-Bernard Mattret

[1] Revue française de finances publiques n° 63, septembre 1998, chronique bibliographique, pp. 164 et 165.

[2] Le texte intégral de l’article figure sur le site Internet de The Economist, à l’adresse : http://www.economist.com/businessfinance/displaystory.cfm?story_id=15211520.

[3 ]Bubble warning. Le texte intégral de l’article est disponible sur le site Internet de The Economist, à l’adresse : http://www.economist.com/opinion/displaystory.cfm?story_id=15213157

[4] Paul Fabra. Le démultiplicateur. Voir chronique par Le Monde le 15 avril 1986. A rapprocher de l’article « Much ado about mltipliers » publié par The Economist le 24 septembre 2009 :

http://www.economist.com/businessfinance/economicsfocus/displaystory.cfm?story_id=E1_TQVDVPGT.